Autour des livres
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Artistes minoritaires : Faut-il ajuster ses exigences?

Lorsqu’on analyse des textes, on peut appliquer le concept de « la mort de l’auteur ». Il s’agit d’un courant qui a proposé une lecture des œuvres laissant place à la virtuosité technique sans prendre en compte l’identité, la réputation ou l’intention des artistes. Jusqu’à présent, quand j’ai accès aux écrits d’autres femmes trans, il m’est impossible d’ignorer dans mon expérience de lectrice le fait que je suis en dialogue avec une voix rare, vulnérable au sein du milieu de la publication. D’une certaine façon, cette prise de conscience teinte ma relation avec le texte : plutôt que d’être à l’écoute de mes déceptions lors d’accident de lecture, je cherche la voix singulière qui dort au milieu des pages. Je reconnais la prouesse technique quand elle est présente, mais mon enthousiasme me permet d’être plus réceptive à un exercice expérimental, plus embryonnaire. Mais est-ce que c’est rendre service à ses comparses du milieu artistique que de les considérer comme dans une catégorie à part? Est-ce qu’il y a un risque de les priver des bénéfices d’une réception critique « objective »?

Un cas analogue : la littérature autochtone au Québec

Une discussion qui a eu lieu lors du lancement montréalais du livre Les poupées de Sylvain Rivard (Éditions Hannenorak, 2016) m’a ouvert les yeux sur certains aspects de la littérature des personnes minoritaires. Lors de cette discussion, il était question des livres autochtones du Québec. Un corpus littéraire peut avoir un âge et des stades de développement, comme un humain. Lors du lancement du recueil Les poupées, quelqu’un avait soulevé que la littérature autochtone en français au Québec offrait bien peu d’exemples de textes légers et humoristiques, alors qu’il y en a plusieurs du côté des autochtones de langue anglaise dans le reste du Canada. La réponse qui a été faite, par Joséphine Bacon il me semble, était simple : la littérature autochtone offrira peut-être des œuvres humoristiques dans quelques années. Mais pour l’instant, la forme d’art est jeune, et il semble que les auteures et auteurs ont besoin d’aborder d’autres tons en premier lieu.

La littérature trans francophone est encore jeune, et je crois que l’étape de défricher les voix, toutes les voix, est primordiale. Longtemps, la littérature des femmes trans anglophones n’était constituée que d’autobiographies, parfois coécrites avec les médecins, qui relataient le court moment de la transition de genre médicalisée. Maintenant, la littérature anglophone fleurit : on y trouve des fictions, des fictions qui réfléchissent sur l’autobiographie, des biographies qui critiquent les autobiographies, des pièces de théâtre, des BD. Au Québec, nous sommes choyés d’avoir des plumes affûtées de femmes trans dans différentes expressions artistiques, mais elles sont encore rares. Peut-être que l’heure est à les laisser s’épanouir, à faire une lecture des plus attentives, plutôt qu’à appliquer les mêmes exigences que celles destinées au grand marché du livre, toujours surchargé de nouveautés.

« The Black Photographers Annual » : une carte pour la prochaine étape

En regardant le travail fait par le collectif « The Black Photographers Annual », on peut imaginer ce que l’avenir nous réserve. En effet, ce collectif a publié plusieurs volumes, jusqu’à atteindre son « sommet » en 1980. Ensuite, la barre était tellement haute que certaines personnes se sont inquiétées que les mêmes visages reviennent, puis que les photographes se reposent sur leurs lauriers et abandonnent l’approfondissement de leur démarche. Les publications ont donc cessé. En comparaison, l’art des femmes trans qui travaillent en français au Québec est loin d’avoir atteint un premier sommet, et on ne peut pas dire qu’un groupe sélectif d’auteures fait la chasse gardée du milieu. Néanmoins, on peut rester à l’affût : les exigences envers la littérature d’un groupe minoritaire doivent être flexibles. Un jour, cette catégorie d’auteures et d’auteurs vivra un déploiement, et il faudra alors être alerte et réajuster les exigences : pour toujours faire de la place aux voix nouvelles et pour valoriser l’audace et l’expérimentation. Il ne sera plus temps de considérer chaque nouveau livre comme fragile, vulnérable au sein de l’écosystème de la publication. Pour l’instant, il semble qu’on en est encore à l’étape de la « tempête d’idées », et qu’il faut vivre l’expérience à 100 %.

Croyez-vous qu’il faille ajuster ses attentes en fonction de l’auteure, auteur ?

En complément au sujet du collectif « The Black Photographers Annual » :

https://lens.blogs.nytimes.com/2017/05/15/abstract-glamour-civil-rights-in-the-black-photographers-annual/

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