Littérature étrangère
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Euphoria : Désirer posséder

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Je suis tombée tout à fait par hasard à la bibliothèque sur ce livre sélectionné comme l’un des 10 meilleurs livres de 2014 par le New York Times. En tant qu’ex-étudiante de passage dans le domaine de l’anthropologie, j’ai été immédiatement attirée par ce qu’en disait la quatrième de couverture. Euphoria s’est révélé être un roman passionnant qui m’a transportée bien loin de mon monde et qui m’a donné à voir à la fois le quotidien ardu des personnages au travail et les remous de leur vie intime.

Un jour de 1933, un couple d’anthropologues anglais fait la rencontre d’Andrew Bankson, collègue de métier américain désabusé, malade de solitude et suicidaire, sur le territoire de la Nouvelle-Guinée. Nell Stone, dont les méthodes de travail sont marquées par l’acharnement intellectuel, la rigueur et la sagacité, et son mari Schuyler Fenwick, plus hâtif et frénétique, ont une relation tumultueuse que la rivalité professionnelle ne fait qu’agiter davantage. Pour remédier à son isolement, Bankson convainc Nell et Fen de s’établir dans une tribu des berges du fleuve Sepik, où il a lui-même son poste de travail chez les Kiona. Le terrain est alors plus que propice à l’émergence d’une collaboration professionnelle fructueuse, mais aussi d’un triangle amoureux insoluble. Ce récit est tissé librement autour d’un épisode de la vie de Margaret Mead, anthropologue américaine qui a marqué la discipline dans les années 1930, et rend hommage à l’ardeur et à l’humanisme de son travail de terrain, principalement réalisé dans le Pacifique Sud.

Passion et violence

Le récit oscille continuellement entre la fougue des personnages pour les découvertes qu’ils réalisent sur le terrain et la lente et subtile montée de l’attirance et du désir. Les personnages s’admirent et se méfient tout à la fois les uns les autres, tant professionnellement que personnellement. Les émotions qu’ils éprouvent sont fortes et complexes. Cependant, alors que leur isolement en terres inconnues favorise leur promiscuité, les normes sociales de l’époque et les rapports de pouvoir entre les genres mettent un frein au déploiement des passions, que la plume subtile de l’auteure permet néanmoins de percevoir. Lors de ses occasionnels contacts avec le couple, Bankson éprouve une attirance grandissant pour Nell, qu’il ressent comme « une souffrance qui n’avait pas de nom si ce n’était le désir ». Dans ce contexte, alors que la complicité intellectuelle côtoie la promiscuité physique en territoire colonisé, on assiste au déploiement du désir de possession de l’autre, désir qui entraîne une saisissante montée de violence.

Dans ce roman, l’euphorie — sensation intense de bien-être et d’allégresse — côtoie la jalousie, la convoitise malsaine et l’appropriation éhontée.

Face à face avec l’autre

« Peut-être toute cette science n’est-elle simplement que recherches sur soi-même. »

Euphoria est un récit qui nous transporte au cœur même de l’altérité, à l’époque du colonialisme britannique du XXe siècle dans les îles océaniennes, où des groupes autochtones sont confrontés à la présence de plus en plus pesante des Occidentaux. Avec les anthropologues du récit, on y côtoie et on apprend à découvrir des cultures complètement autres. On y ressent la chaleur, l’humidité et la langueur de la jungle, miroitant ce qui se trame entre les personnages.

Or, alors que le récit progresse, on ne sait plus trop qui est l’Autre. Ne sommes-nous pas tous, finalement, fondamentalement étrangers les uns des autres? Saurons-nous jamais qui nous sommes et qui est autre que soi? Peut-on jamais vraiment comprendre l’autre totalement, dans toute sa complexité, ses zones grises et ses angles morts? En compagnie des personnages, qui s’interrogent sur le sens et sur les méthodes de leur métier, on en vient à se questionner sur notre rapport à la différence, sur le relativisme culturel et sur l’ethnocentrisme. À l’époque où se déroule le récit, l’anthropologie en tant que discipline subit des bouleversements importants, « renonçant lentement à la certitude inébranlable que toute société se doit d’aboutir, de façon inévitable et naturelle, au modèle occidental ». Au contraire, le personnage de Nell est à la recherche de modèles alternatifs à la culture occidentale destructrice : « Ce que je recherche par-dessus tout dans mon travail, c’est la liberté de trouver dans ces fins fonds du monde une population où chacun se donne la place d’être ce qu’il a besoin d’être, sans souci des contingences. » Comme le démontrent les personnages du récit, la subjectivité du regard des anthropologues sur les populations qu’elles et ils étudient fait son apparition dans les réflexions de l’époque. Cette lecture est donc l’occasion idéale de se questionner sur nous-mêmes et sur notre rapport à la différence, tout en vivant, avec les personnages, l’expérience dépaysante de la recherche ethnologique de terrain.

Et vous, quel roman vous a fait réfléchir sur vous-même en vous faisant rencontrer l’autre?

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