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Une autrice et son œuvre : Delphine de Vigan

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J’ai découvert Delphine de Vigan alors que je cherchais un roman qui allait m’attraper et dont je ne pourrais plus m’échapper, ce genre de livre qu’il faut finir d’une seule traite sans reprendre son souffle. J’ai aperçu en librairie Rien ne s’oppose à la nuit, l’un de ses romans, et j’ai été immédiatement séduite. Deux jours plus tard, j’avais fini le livre et, la tête pleine des mots de l’autrice, je m’attaquais à une autre de ses œuvres. J’avais trouvé exactement ce que je cherchais et découvert une écrivaine remarquable.

Jours sans faim (2001)

Delphine de Vigan est une romancière et réalisatrice française. Mère de deux enfants, elle vit avec le critique littéraire, journaliste et animateur d’émissions culturelles François Busnel. Elle se fait d’abord connaître avec un premier récit d’inspiration autobiographique intitulé Jours sans faim, qu’elle publie d’abord sous le pseudonyme de Lou Delvig.  Jours sans faim, délicat jeu de mot pour un texte intense qui aborde la complexité de l’anorexie, cette maladie dont l’autrice a elle-même souffert. L’héroïne, Laure, jeune fille de 19 ans et 36 kilos, est hospitalisée pendant trois mois dans un service de nutrition. Son chemin vers la guérison est raconté au lecteur sans omettre de détails et sans ajouter de fanfreluches.

Comme cela arrive parfois avec les premières publications, le style de l’autrice semble, dans ce roman, moins fort qu’il ne le deviendra, moins décidé, travaillé. Le ton y est inégal, avec des images très fortes par endroits, telles des signes de ce que la plume de l’écrivaine deviendra. Et De Vigan a justement ceci de particulier que l’on grandit vraiment avec elle à travers ses livres.

Rien ne s’oppose à la nuit (2011)

Jours sans faim apparaît comme une sorte de préambule à Rien ne s’oppose à la nuit, bien que ce dernier ne paraisse que dix ans plus tard. Pour ce roman dont le titre s’inspire de la chanson Osez Joséphine d’Alain Bashung, l’auteure choisit cette fois sa mère, Lucile, comme sujet de narration. Après la fille, on découvre la mère. Le livre s’ouvre sur la découverte de son corps. Lucile s’est suicidée à l’âge de 61 ans, épuisée par un traitement contre le cancer et par une vie de lutte contre son trouble bipolaire.

De Vigan entreprend de raconter son histoire depuis l’enfance. Georges et Liane, les parents de Lucile, étaient des bobos d’avant-garde, qui menaient un train de vie bourgeois et rocambolesque tout en élevant sept enfants. Ils formaient une famille impressionnante, sur laquelle un documentaire aura été réalisé. Lucile posait même pour des publicités exposées dans les métros de Paris. Mais toute cette joie de vivre sera rapidement entravée par les drames et les deuils. Lucile, enfant au visage impassible qui encaisse tout en silence, se fissure peu à peu jusqu’à craquer complètement, jusqu’aux crises de paranoïa, jusqu’aux internements. De Vigan tente de remonter la trace de sa folie pour en trouver la source. Elle analyse le vieux documentaire, écoute les cassettes vidéo où son grand-père a raconté sa vie juste avant sa mort, interroge les membres encore vivants de la famille et leurs proches. Une démarche complexe et parfois douloureuse, qu’elle nous raconte en parallèle de son récit.

Ses réflexions sur sa démarche littéraire la dévoilent pleine d’angoisses, de doutes : elle voudrait raconter sa mère d’un point de vue intérieur, mais cela lui sera toujours inaccessible. De Vigan désire aussi aller au-delà des apparences et de la mythologie familiale, tout en conservant une pudeur respectueuse à l’égard de ses proches. Elle appréhende leur réaction, se demande si ce roman vaut la peine de se brouiller avec sa famille, et s’il sera vraiment l’hommage qu’elle désire ou plutôt une trahison.

Ce questionnement sur les rapports entre l’écriture et la vie rend son récit encore plus touchant ; il y a quelque chose d’exceptionnel dans cette découverte simultanée de l’histoire intime de l’autrice et de son intériorité d’écrivaine. Si, comme De Vigan le dit elle-même, des dizaines d’auteurs ont tenté d’écrire leur mère avant elle, peu d’entre eux auront réussi à se livrer autant à leurs lecteurs. J’ai toujours eu un penchant pour les romans où l’auteur.trice mélange récit et essai, et celui-ci se détache vraiment du lot. Rien ne s’oppose à la nuit est une œuvre hypnotisante que j’ai eu bien de la difficulté à délaisser, et dont l’écriture vivante est restée en ma mémoire bien longtemps après.

D’après une histoire vraie (2015)

Après le succès de Rien ne s’oppose à la nuit, nommé au Goncourt, De Vigan a voulu pousser la réflexion entreprise dans sa dernière publication, soit la question du vrai dans l’écriture. L’autrice a remarqué chez les lecteurs d’aujourd’hui cette tendance à s’attacher à la véridicité d’un récit, à chercher des « histoires vraies ». Elle s’y attaque avec D’après une histoire vraie, thriller psychologique où réalité et fiction sont entremêlés à un tel point qu’on ne les distingue presque plus l’un de l’autre.

Au commencement du récit, on retrouve l’écrivaine au lendemain de la parution de sa dernière œuvre, dont elle ressort éreintée et vulnérable. Elle peine à se remettre à écrire, cherche à retourner vers la fiction, aux personnages tout droit sortis de son imagination. C’est alors qu’elle rencontre L., une jeune femme charismatique qui semble la comprendre à merveille. L. va rapidement commencer à s’immiscer dans son quotidien, jusqu’à envahir sa vie et son esprit. L. l’exhorte à ne pas régresser vers les contes, mais de plutôt suivre la voie du « vrai », qui confère à l’œuvre sa valeur et sa dimension. Son emprise augmente au fil du récit, qui devient de plus en plus inquiétant. Selon l’autrice, il est impossible de distinguer le faux du vrai, et c’est l’expérience qu’elle tente de montrer à ses lecteurs en les entraînant dans la spirale de son livre.

Ici encore, De Vigan nous livre conjointement au récit ses réflexions sur sa démarche et ses difficultés, donnant à son œuvre une apparence de travail inachevé, encore en chantier. Elle poursuit cette habitude si singulière de dire l’intime tout en conservant le recul nécessaire pour l’analyser et le décortiquer. Et cette habitude, ajoutée à la finesse de son jeu sur la mise en abîme, fait de son livre une œuvre captivante dont la réflexion littéraire est nécessaire.

Delphine de Vigan a aussi publié plusieurs fictions, telles que No et moi, roman touchant qui traite des liens profonds entre humains et de ce qu’on peut vraiment faire pour son prochain. Elle semble être retournée dans cette direction, avec la récente parution du roman intitulé Les loyautés, qui se penche sur les violences invisibles à travers le personnage d’un jeune garçon pris au cœur du divorce de ses parents. Un livre que je n’ai pas encore lu, mais qui attend impatiemment son tour dans ma pile à lire.

Écrivaine aux longues phrases envoûtantes, Delphine de Vigan marque par son écriture simple mais puissante. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, j’ai eu un gros coup de cœur pour Rien ne s’oppose à la nuit, qui occupe une place de choix dans le palmarès de mes lectures les plus marquantes de l’année dernière.

Et vous, quels sont vos plus récents coups de cœur littéraires?

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