Littérature québécoise
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Feue d’Ariane Lessard : des personnages brisés dans un village aux multiples secrets

Bien avant la sortie de Feue d’Ariane Lessard, ce qu’on en disait était déjà prometteur. Je me suis alors lancée dans cette lecture, dans cette histoire complexe, mais finement ficelée par l’autrice. Ce roman a quelque chose de particulier dans la mesure où nous avons accès à des voix diverses émettant leurs propres opinions et perceptions, voire des mensonges. C’est en poursuivant la lecture que des précisions, des souvenirs et des témoignages nous permettent de répondre à certaines de nos interrogations ainsi que celles des personnages eux-mêmes. Nous découvrons ainsi des narrations distinctes adaptées en fonction des personnages tels que Virginia, cette jeune adolescente énigmatique, qui aurait hérité de la folie de sa mère Vanessa, personnage tout aussi sibyllin, dont les secrets l’entourant tiennent bon, restent quasi intacts, jusqu’à la fin. La présence et la non-présence de Vanessa, son caractère presque fantomatique, ainsi que les nombreuses ellipses qui parsèment l’histoire confient au roman l’allure du conte et soulignent au passage l’originalité de l’œuvre chorale d’Ariane Lessard.

Un village consumé

Les personnages sont tous liés d’une quelconque manière dans ce village « où il y a quelque chose de pourri » (p. 100) et où les rumeurs ainsi que les commérages vont bon train, car « le village fait sa propre loi » (p. 146). Nous avons affaire à une communauté en quelque sorte prisonnière de ses propres démons, désemparée et honteuse devant ses multiples et sombres secrets. Il y a Abel, le nouvel arrivant, qui devient obsédé par la jeune Virginia; Mitchell, le propriétaire de la station-service qui, bien qu’affecté par la maladie de sa femme Margaret, lui dissimule une grande partie de sa vie; le père Bellay, alcoolique et incestueux; Laura à la fois serveuse et prostituée dans un diner de camionneurs affamés. Puis, il y a toutes ces autres femmes qui sont jugées, pointées du doigt et qui mettent au monde des enfants sans père :

«On en a parlé avec Laura, a dit ça y fait penser à sa mère, qu’dans l’village, ‘es hommes détestent ‘es femmes. J’ai pas d’misères à l’croire.» (p.142)

Les femmes subissent tour à tour le plaisir des hommes, alors que leur désir à elles est diminué ou tout simplement refusé, les laissant dans une profonde solitude :

 «Ces filles-là doivent tout prendre en charge, c’est désolant. En même temps, elles savent tout faire toutes seules, jusqu’à leur propre avortement.» (p.127)

Malgré leurs embrouilles, elles finissent malgré tout par se serrer les coudes, à se soutenir contre le mal qui les côtoie comme une deuxième peau.

Éteindre le feu par le feu

Et les flammes surgissent de temps à autre parmi les pages comme si la violence qui tiraillait les personnages devenait si forte qu’il faille tout brûler, tout faire disparaître pour mieux respirer :

«L’autre jour, papa a laissé ses cigarettes sur le comptoir. J’en ai pris une. Je l’ai allumée et ça a goûté le feu. J’ai cru que j’allais mourir dans la gorge. Je crachais la fumée. Je me crachais dessus et ça faisait rire Virginia, mais elle voyait bien que j’avais mal, elle est allée chercher de l’eau. Je ne comprends pas pourquoi il en fume si ça lui fait si mal. Peut-être pour se punir. Il doit être tout brûlé en dedans.» (p.95)

Feue, c’est l’histoire de personnages en fuite, en quête de liberté, mangés par la cruauté des autres et la leur, un texte puissant qui nous laisse dans le questionnement, qui nous rappelle que ces vies fictives ne sont pas si inventées, car le monde qui nous y est décrit fait écho à celui dans lequel les femmes vivent encore malheureusement. C’est une oeuvre troublante qui m’a fait m’attacher aux personnages féminins, malgré leur caractère insaisissable, leur inconsistance, que l’on peut aisément voir comme un signe de leur force, un moyen de se protéger contre la possession d’autrui. Ce roman est venu me travailler, me faire réfléchir, bien après que j’ai refermé le livre. À lire absolument!

Et vous, quelles sont les œuvres qui sont parvenues à vous troubler pendant et après votre lecture?

 

Je remercie les Éditions La Mèche pour le service de presse.

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