Bibliothérapie
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La fin des commencements

Mademoiselle Samedi Soir

J’ai toujours adoré les romans de Heather O’Neill. J’aime comment l’écriture est extrêmement imagée, comment elle fait également appel à l’imaginaire de l’enfance et des contes de fées tout en traitant de sujets on ne peut plus adultes. J’ai récemment assisté à une conférence de Katy Roy sur la bibliothérapie, et j’ai été marquée par l’importance thérapeutique de l’imagerie mentale, et par la façon dont cela vient faire appel à quelque chose de profondément ancré en nous. Avant que nous n’apprenions à parler le langage verbal, lorsque nous étions enfants, nous interprétions le monde à l’aide d’images plutôt que de mots; l’imagerie mentale vient refaire appel à cette connaissance primaire chez nous, et est utilisée dans ce roman comme une béquille pour affronter le quotidien:

«Raphaël avait commencé à me bombarder de questions détaillées. Il essayait de couler mon porte-avions.» (p.306)

Les romans de Heather O’Neill m’ont toujours fait un bien fou, et je n’avais pas spécifiquement compris pourquoi avant d’assister à cette conférence: c’est que le langage y est tellement imagé que ça ne peut que faire écho à cette enfance en nous. Renforcés par les multiples références aux contes de fées, ses romans semblent ouvrir une porte sur l’enfance qui fait ressortir notre vulnérabilité inhérente: vulnérabilité qui est ensuite amochée, heurtée par la dureté des propos de l’auteure. Lire Mademoiselle Samedi Soir, c’est donc ouvrir une porte sur une vulnérabilité qu’on croyait disparue depuis longtemps, pour ensuite se laisser atteindre par la violence du monde adulte et finalement réaliser à quel point nous nous sommes insensibilisés à cette violence au point de ne plus nous rendre compte de l’univers déjanté dans lequel nous vivons.

Sur le titre

Le titre m’a longtemps perturbée. Mademoiselle Samedi Soir: à part l’idée d’une (probablement jeune) femme qui a tendance à sortir le samedi soir, cela ne m’évoquait absolument rien. Jusqu’à ce que j’allume (j’étais enrhumée, ça m’a pris du temps): Heather O’Neill écrit en anglais. L’expression «Saturday Night Girl» allait donc probablement être plus évocatrice! Une courte recherche sur l’Urban Dictionnary a résolu mon problème: «His regular weekly fuck that he can count on. Probably not a romance.» Et c’est exactement ce que dépeint le roman, sous toutes ses facettes.

Une baise hebdomadaire et régulière

Noushka, début vingtaine, est la Saturday Night Girl par excellence. Elle enchaîne les relations sexuelles, régulières, mais insignifiantes, avec des hommes qu’elle affectionne autant qu’elle déteste. Nous est dépeinte une jeune femme qui essaie de combler l’absence d’amour (maternel, paternel et romantique) par la chair, mais qui se rend compte que cela ne lui est jamais suffisant. Elle tentera de remédier à cette situation et de fuir une situation familiale tendue en se mariant (trop jeune) à un bad boy: Raphaël. Son bonheur est réel, mais fugace. Bien rapidement, elle se sent piégée par les problèmes internes de son mari et finit par s’enfuir de cette situation malsaine, enceinte et malheureuse.

«J’ai éclaté de rire parce que rien ne se passait. C’était la réalité. C’était mon monde. J’étais coincée, mariée, dans un appartement minuscule. On n’était pas instruits. On n’avait pas de perspective d’avenir. On était un couple québécois typique des années 60, mais on vivait dans les années 90. On avait gâché notre avenir. On ferait la même chose qu’aujourd’hui dans cinquante ans. La différence, c’est qu’on serait plus laids.» (p. 276)

Probablement pas une romance

L’histoire de Noushka est tout, sauf une romance. En fait, oui, mais pas une romance romantique. Les relations de Noushka sont toutes systématiquement désastreuses, en partie parce qu’elles impliquent des hommes à tendance autodestructrice (son frère, son mari, son père), mais surtout à cause de l’attitude de Noushka. Cependant, la relation qu’elle développe avec elle-même au fil du récit pourrait ressembler à une romance. Noushka apprend, sous nos yeux et tandis qu’on la suit pas à pas, à prendre ses propres décisions, à faire ses propres choix et à prendre son avenir en main.

«Une des raisons pour lesquelles je souhaitais étudier la littérature, c’est qu’elle expose tout. Les écrivains cherchent des secrets qui n’ont pas encore été exploités. Chaque écrivain doit inventer sa propre langue magique afin de décrire l’indescriptible. Ils ont peut-être l’air d’écrire en anglais, en français ou en espagnol, mais en réalité, ils écrivent dans la langue des papillons, des corbeaux et des pendus.» (p. 400)

Elle retourne aux études et s’acharne, malgré les tentatives répétées de son frère de l’en empêcher. Elle se trouve un bon boulot, bien payé, dans un théâtre. Elle fait le choix de partir lorsque son mari devient toxique. Je ne dis pas que ces choix sont sans embûches, et qu’il s’agit d’une histoire d’amour de contes de fées. Mais Noushka apprend à s’aimer et surtout, à se respecter, et c’est là toute une romance à mon avis: une histoire d’amour entre une écrivaine et la langue des papillons, qu’elle apprend à apprivoiser.

Sur la politique du Québec

Je ne pouvais pas terminer de parler de Mademoiselle Samedi Soir sans mentionner la dimension québécoise très présente dans le roman. À de nombreux endroits, j’oubliais que Heather O’Neill n’écrit pas en français: et pour une écrivaine qui n’arrive pas à s’identifier comme une écrivaine «québécoise», je considère qu’elle comprend le Québec et les enjeux liés au français probablement encore mieux que certaines personnes qui, elles, n’ont pas peur de s’identifier comme «québécoises», sans avoir la moindre idée de ce que cela représente.

«Adam était charmant, et il s’exprimait dans un français parfait. Comme plusieurs Anglos de Montréal, il parlait français mieux que nous. Ils savaient exactement quels verbes utiliser, comme les gens savent quels ustensiles employer dans un souper chic. C’était tout à fait comme il faut, parce qu’ils l’avaient appris dans des livres. Ils ne connaissaient pas le joual et ne savaient pas sacrer. Ils ne savaient rien faire d’autre que d’être comme il faut et se tenir sur leur quant-à-soi. C’était un français subventionné par l’État, à laver à sec.» (p.62)

Le roman est ponctué d’événements liés aux référendums pour un Québec libre, à l’identité québécoise et à l’importance du français; et si parfois cela tombe légèrement dans le cliché, le tout ajoute une subtile dimension politique et une nouvelle couche de sens au texte, qui contribue largement à son charme.

Sur la fin

J’avoue que, s’il y a une chose qui m’a déçue dans ce roman, c’est la fin. Une fin qui tente de se rabibocher avec celle d’un conte de fées, et qui, à mon avis, est trop surfaite. Cependant, je ne vous la raconterai pas, parce que je vous recommande absolument la lecture du roman! C’est un petit bonbon qui fait autant de bien que de mal à l’âme, dans lequel les émotions s’entrechoquent à tout bout de champ, mais qui, une fois terminé, laisse encore la saveur de l’enfance sur le bout de la langue.

«Le chat regardait le coucher de soleil. Qui aurait pu croire à un rose pareil? C’était effrayant même pour un homme adulte de lever les yeux vers un rose pareil. C’était effrayant d’avoir la responsabilité de vivre dans un monde regorgeant de tant de merveilles.» (p.101)

Et vous, quel(s) livre(s) vous ramènent en enfance?

N.B. Merci aux Éditions Alto pour le service de presse grandement apprécié!

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