Littérature québécoise
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Se venger par les mots : Chienne, de Marie-Pier Lafontaine

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Le premier livre de Marie-Pier Lafontaine, publié chez Héliotrope, m’a tapé dans l’œil dès que j’en ai vu la première de couverture. La reliure est dure et l’image annonce la présence d’une certaine violence dans le livre. Le titre même, unique, renforce cette impression : Chienne. Tout de suite, j’ai pensé à l’insulte, à l’animosité qu’évoque le mot.

« Parmi toutes les lois du père, il y en avait une d’ordre capital : ne pas raconter. » (p. 9)

Chienne, c’est l’histoire de Marie-Pier Lafontaine, une histoire où deux petites filles sont faites prisonnières de la demeure familiale, prisonnières de leurs parents, principalement du père et de sa violence, tant physique que mentale. Un « inceste psychologique », comme le mentionne l’autrice dans un article de La Presse, qui domine l’enfance, où le mensonge sert de protection aux bourreaux. C’est une histoire de cauchemars, de violence et d’atrocités. Une histoire dont on ne penserait pas qu’elle puisse se passer à côté de chez soi.

La littérature pour se libérer

Chienne est construit en fragments, ce qui permet au lecteur de reprendre son souffle, de prendre du recul avec ce qu’il vient de lire. Mais le roman ne donne pas l’impression que l’autrice veut faire respirer son lecteur. Elle veut l’entraîner avec elle, dans ce qu’elle a vécu, la même douleur à répétition, sans répit, et c’est ce qui fait l’intensité du texte. J’ai personnellement lu ce roman d’une traite, dans le métro. J’aurais facilement pu manquer ma station tellement il est difficile de détourner le regard de ce texte. On passe par un manège d’émotions pendant cette lecture : on souffre, on peine, on se fâche, on veut se libérer. Marie-Pier Lafontaine m’a donné des frissons et fait ravaler des sanglots lors de la lecture de son texte.

« Suffisamment d’hommes sont passés sur moi, m’ont éventrée, pour que le viol ne me fasse plus peur. Je peux désormais marcher librement dans la rue. » (p. 29)

Redevenir petite fille dans les yeux d’une femme

Si Chienne est difficile à lire à cause de son propos, il est également facile à lire grâce à l’agilité de l’autrice, qui manipule son texte et qui sait exactement ce qu’elle veut en faire et où elle veut mener son lecteur. En lisant, on croit percevoir une vengeance, une vengeance redoutable de la fille contre son père. Une vengeance possible, avec l’arme que maîtrise le mieux la fille : les mots. C’est un texte impitoyable et c’est ce qui en fait sa beauté. Certains passages sont écrits au présent; on est directement dans la scène, on vit les mêmes émotions que la narratrice au même moment et, pourtant, on ressent le recul que l’autrice a par rapport aux évènements. Est-ce qu’ils sont loin derrière elle? Non. Mais ce recul permet une couche émotionnelle supplémentaire, où, à travers ses yeux de femme, on comprend encore plus la douleur de la fille.

« Ce serait la seule vengeance possible. Que tous les hommes que je baise meurent. Un jour, j’en chevaucherai un avec suffisamment de fureur que ce sera mon père, dans son lit, qui en mourra. » (p. 72-73)

Chienne est magnifique de par son écriture puissante. Oui, l’histoire est difficile à lire, oui, on en souffre lors de sa lecture. Mais c’est également ce qui fait la force de ce texte. Un livre où la violence règne et où l’on sent que l’autrice veut reprendre le contrôle de son histoire à tout prix et ne plus jamais la laisser lui échapper.

Avez-vous déjà lu un livre dont le propos est difficile à lire, mais qui vous interpelle si fort?

 

2 Comments

  1. Votre lecture rend un puissant hommage à ce livre dont je perçois à travers vos mots toute la charge émotive. Je sais le pouvoir des mots, leur impact sur la conscience, sur notre propre émotionnel. Une façon de dire que je ne pourrai pas lire ce livre , je n’en aurai pas le courage ni la capacité à garder du recul par rapport aux images qu’il diffuse. Un grand merci pour l’authenticité de votre témoignage et celle immense de l’auteure du livre. Vengeance de celle qui écrit les mots peut être mais aussi aspiration au droit d’être sujet autonome et non plus objet de manipulation, et de désirer être entendue.

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