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Kafka sur le rivage

C’était il y a deux ans. Je venais de terminer la lecture de La Ballade de l’impossible (dont Martine a parlé ici!) et j’avais été conquise par la plume de Haruki Murakami, la profondeur de ses personnages, la simplicité de ses descriptions, la mélancolie qui traversait son récit. Un de mes collègues libraires, à qui j’avais fait part de mon appréciation du roman, s’était empressé de me mettre entre les mains Kafka sur le rivage, véritable petite brique littéraire. Enthousiaste, il m’avait dit: « Lis ça, tu vas capoter! » (En réalité, il m’avait plutôt servi une des savoureuses expressions absurdes dont lui seul a le secret, mais je sais que c’était précisément ce que ça voulait dire. J’allais capoter.) Il n’avait pas tort. J’ai adoré le roman, j’ai dévoré les 638 pages en quelques heures à peine. Parce que Kafka sur le rivage est, en bon québécois, « quelque chose ». Là, c’est le moment où je me sens un peu bête. Parce qu’il y a longtemps que je veux écrire une critique sur Kafka, que je veux …

Chloé Delaume et le retournement du sablier

Je regarde ma bibliothèque. J’y vois un nombre imposant d’oeuvres écrites par des femmes écrivaines. Je lève le drap sur leur corps, je dévoile leur transparence, leur présence spectrale. Ces femmes écrivent et se positionnent contre le discours dominant, jouent avec ses codes jusqu’à les dissoudre. Elles ne sont pas passives; elles entrent dans l’action, elles se retournent contre les monstres institutionnels. Elles refont les structures. Elles effondrent les frontières de leur corps tombeau, elles se libèrent à travers une langue réinventée. Car elles savent que la langue est une construction patriarcale, reflet des idéologies dominantes androcentriques. En tant que femme, la langue nous fait violence. Elle est teintée d’euphémismes, des mots gentils qui viennent servir, encore une fois, les intérêts masculins. Mots-évitements, mots-opaques, mots-complices à la violence subite. Parce que le livre de Delaume, Le cri du sablier, est un renversement, une démolition, une reconstruction. Un coup de marteau à l’origine de la structure. Elle gratte, creuse. Elle extrait. Elle pointe, nomme. Elle cesse de faire disparaître les bourreaux derrière leur crime. Elle fait naître une …

Hymne à mes amis imaginaires

On dit souvent qu’il y a une place pour tout dans la vie. L’humain a son lieu de prédilection. L’endroit où son âme s’évapore, où son esprit s’élargit. L’humain a sa boîte. Son espace est souvent conquis, mais il partage. Après tout, il y a une place pour tous. La mienne doit se trouver entre un bouquin de Laferrière et un vinyle de Tom Waits. On peut sentir une légère odeur de feu dans l’air. Près de la fenêtre qui laisse s’infiltrer la musique de la pluie et le souffle du vent, il y a Poe et Baudelaire qui discutent vivement de poésie, de mort et de traduction. Dans le bol à fruits, Nothomb fleurit parmi les bananes noircies et les pommes pourries. Une inquiétante étrangeté parfume cette salle. Je m’y sens comme chez moi. Il y a le chat roux qui pose délicatement sa gueule sur la pile de bandes dessinées de La Guerre des Étoiles. Kafka profite du sommeil du félin pour se faufiler à l’aide de ses six petites pattes de cancrelat …