Poésie et théâtre
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«Poèmes» de Marie Uguay : rencontre avec le dehors

634435-gfJ’ai décidé, comme premier article, d’écrire sur l’oeuvre de Marie Uguay afin de lui redonner la voix qu’elle n’a plus, afin que celle-ci résonne encore, qu’elle creuse, qu’elle s’inscrive en nous comme autant de petites lumières, qu’elle fasse briller la noirceur. Poésie de la destruction, de la mort, mais également de la vie, elle entre dans le crépuscule du désir et réinvente des espaces pour échapper à l’emprise du monde.

La poésie, comme souffle de l’intime des jours, devient un lieu où la poétesse se retire. Elle devient le prolongement de l’indicible qui tend à faire éclater la paroi fragile de la mémoire. Le recueil de Marie Uguay (que très peu de gens ont eu l’occasion de lire) habite une conscience qui se prolonge au-delà du texte lui-même; ses poèmes souhaitent saisir la traversé des choses emportées par la succession des jours et exploser de leur hermétisme en tissant des liens extérieurs, transcendant ainsi les limites de l’écriture et du monde tel qu’il est vu. En ce sens, je me suis énormément intéressée au rapport que Uguay entretient avec le dehors et comment toute sa poésie semble s’installer en dichotomie avec l’ailleurs, avec l’Autre, essentiellement par un refus de l’oubli, par un désir qui s’ouvre à plus grand que soi, par un isolement du «je» devant le monde, du «je» immobile et en retrait. J’ai ici pris la liberté d’écrire Autre avec un A majuscule, puisque cet Autre, dans ses poèmes, me semble être une entité sacralisée, une figure plus grande qu’elle qui s’installe dans son désir. L’Autre y est également vu comme sauveur qui détruirait des murs entre elle et le monde, ces «murs qui frappaient l’univers» (1). Je dirais donc que la poésie de Uguay naît de cette rencontre entre le dedans et le dehors, de cette constante antithèse. Pour elle, le monde, par ce langage, se déploie sur des ailleurs, déborde de lui-même, rejoint l’Autre, le sommeil, le désir, la mer…

Ses textes sont des voiles levées sur son intimité. Son écriture rend floue la frontière entre l’écrivain et le personnage; le «je» s’affirme à travers une vision poétique du monde que l’on devine propre à l’écrivaine. Elle saisit la rumeur venant de l’extérieur et devient «un autre lieu / celui d’une promesse» (2). Elle cherche une autre vérité sur le monde dans son refus de celui-ci tel qu’il se présente à elle.

Ses poèmes sont généralement construits selon une très grande souplesse avec des blancs typographiques qui rappellent le silence. Dans «le silence installé; cette neige» (3), cette allusion du blanc, évidente par la neige, est figure récurrente. C’est que l’écriture serait ainsi le déploiement de mots d’encre noire qui se confrontent sans cesse au dehors, qui proviennent d’un souffle plus grand: «plus loin un long mur blanc / et sa corolle de fenêtres noires» (4). Ici, le mur blanc peut être interprété comme une confrontation et un affrontement de soi face à l’écriture. Pour Uguay, le «dehors est blanc» (5); elle utilise cette métaphore pour montrer que les mots, ici comme fenêtres, sont ce qui rend possible et intelligible la relation entre le dedans et le dehors. Cette utilisation de mots qui rappellent la blancheur (ici, on peut penser au degré zéro de Barthes et à son écriture blanche – écriture neutre, libérée, transparente) accentue sans cesse cette idée d’espacement au monde, thème principal exploité par Uguay. Son écriture est toujours dans ce rapport au dehors qu’elle n’atteint pas, à cette recherche d’un lieu qu’elle nomme l’outre-vie, d’un espace entre la vie et la mort et, peut-être bien, au-delà la mort.

Les mots à eux-seuls créent leur sonorité «comme un chant séculier» (6), rappelant les remous de la mer, les mouvements des vagues, mots insaisissables, faits en une seule coulée et deviennent surface liquide qui réfléchit le monde et le déforme à la fois. Mots-miroirs mouvants qui trompent, qui portent en eux l’idée de la traversée, de l’infini. Ils nagent d’une image à l’autre. C’est dans la matérialité des mots que le thème du désir se répète et devient leitmotiv: c’est une quête essentielle, saisie par l’écriture, en quoi elle rend tangible la présence de l’inconnu, de l’Autre, du monde.

De plus, tout au long de la lecture du recueil, j’ai suivi le thème majeur qu’est son rapport d’isolement avec le monde extérieur, que j’ai interprété comme le motif même de son écriture. Il prend diverses formes, tantôt sous le thème de la solitude, tantôt de façon très explicite. À plusieurs endroits dans ses poèmes, elle fait allusion à un mur qui la sépare du monde extérieur, d’une existence qui lui semble éloignée, des manifestations urbaines qui lui sont étrangères: «je n’ai plus qu’un mur devant moi / ni le ciel ni les grandes têtes rouges de septembre / ni la ville dans sa turbulence magnétique» (7). Le «je», «dans [ses] murs de sable» (8), est donc toujours isolé du monde par un objet quelconque. En effet, il y a cette idée de portes, de fenêtres, de persiennes qui mènent au dehors sans pour autant lui permettre de l’atteindre. Le «je», en tant que figure immobile, est souvent un simple observateur de la vie qui passe, qui dérobe les jours, un étranger aux flots de l’extérieur: il refuse l’appartenance à ce monde, à ces gens qui ne font que passer. De l’autre côté, il n’y a que des existences qui «murmurent entre eux des choses / incompréhensibles» (9). Le terme «incompréhensibles» n’est pas arbitraire, puisque le sens de leurs murmures ne peut être saisi par le «je» complètement en position de réclusion. La solitude évoquée par des images fortes est également une conséquence de ce repliement sur soi, à l’encontre du monde tel qu’il est. Uguay parle d’îles. Ces îles, personnification en objet du «je», entourent la ville (le monde) et sont séparées d’elle par la mer qui joue ainsi le rôle d’entité intermédiaire: «Îles bâillonnées à la porte des villes» (10). Les îles ici sont réduites au silence, sont étouffées par la ville que l’on imagine excessive dans ses mouvements. Bref, le monde représente un obstacle pour le «je» et l’accomplissement de ses désirs ne peut être réalisé que par sa finitude, que par l’arrivée de la nuit et du sommeil : «je regarde le monde finir / et naître mes désirs» (11), d’où l’importance de cette séparation marquée entre le monde et le «je», en retrait du dehors, à la recherche d’un soleil noir.

Ainsi, l’écriture de Marie Uguay témoigne d’un prolongement infini de sens et ouvre des ombres sur les choses vivantes, celles qui bâtissent le quotidien, à la lumière du dehors qui s’installe entre elle et l’écriture. L’utilisation récurrente de mots tels que «mémoire», «blanc», «désir» vient marquer la mission de la poésie qui tient à articuler les échos d’un regard différent sur le monde et se sert du langage pour inscrire ce souffle nouveau dans la vie. Sa posture d’écrivaine est celle qui s’installe de l’autre côté du monde et écrit ce mouvement qui lui est inconnu, cherchant un lieu qui dépasse la vie où pourront naître ses désirs. Cette oeuvre traduit bien la quête du poète: faire voir le monde autrement, par le langage qui permet la rencontre entre soi, le monde et l’Autre; cet Autre que l’on désire, qui n’est pas soi, qui brise un instant la solitude, qui rompt avec le dehors et l’abandonne, qui rejoint la mer avec nous, vivant dans le rêve et dans «[ce] monde [qui] nous est [fermé]» (12). Sa poésie est si bien construite que les allusions à tous ces objets intermédiaires entre le monde et le «je» peuvent autant être ce mur dont elle parle (ce barrage érigé contre l’extérieur) que la mer, que la nuit, que l’écriture même, bref, qu’autant de lieux où les désirs sont protégés.

Marie Uguay utilise la poésie pour réinventer son existence, immobile parmi les choses qu’elle voit, qu’elle contemple, afin de toucher la fin du jour et de rejoindre l’expérience véritable de ses désirs, en rupture avec le dehors.

Les Poèmes de Marie Uguay sont recueillis en une édition (Boréal Compact) qui, pour la première fois, regroupe tous ses textes. Son recueil Autoportaits demeure inachevé. Je vous invite à visionner cette rencontre où, sous une fragilité naissante, l’écrivaine se confie : https://www.onf.ca/film/marie_uguay


 

Notes:

(1) Marie Uguay, Poèmes, Montréal, Boréal Compact, 2009, p.145

(2) Ibid., p.26

(3) Ibid., p.18

(4) Ibid., p.104

(5) Ibid., p.122

(6) Ibid., p.69

(7) Ibid., p.86

(8) Ibid., p.132

(9) Ibid., p.112

(10) Ibid., p.73

(11) Ibid., p.99

(12) Ibid., p.135

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