Poésie et théâtre
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L’absente ou l’omniprésente

https://chezlefilrouge.co/2015/02/16/poemes-de-marie-uguay-rencontre-avec-le-dehors/

Emily Dickinson, l’énigme

Pour que s’installe une relation, parfois, il faut laisser passer plusieurs saisons et voir éclore plus d’un bourgeon avant de sentir dans l’air le parfum des fleurs. C’est peut-être ce qui explique mon silence ici, des derniers mois, où je me suis penchée vers ma poétesse intérieure – lui offrant espace, écoute et voix.

C’est de cette manière que l’univers de l’énigmatique Emily Dickinson s’est tranquillement introduite dans mon esprit. En femme curieuse, en femme qui se questionne, qui cherche à comprendre le beau, l’insaisissable et l’imperceptible, je me rallie aux autres pour tenter une approche vers la « mother Dickinson » et tenter, moi aussi, d’élucider une petite part du mystère. Sans vouloir nommer ou expliquer, je veux sentir et ressentir en moi ses mots, ses préoccupations, l’essence de ce qui la propulsait vers la nature d’un côté et vers l’isolement d’un autre, et à travers tout cela, la nécessaire poésie.

Les villes de papier

Le nom d’Emily Dickinson n’avait fait qu’effleurer mon esprit jusqu’à tout récemment. C’est avec le sublime roman de Dominique Fortier, Les villes de papier, paru chez Alto en 2018, que m’a été révélée Emily Dickinson. Dans ce roman, la narratrice tente, de son côté et par le parallèle qu’elle crée avec sa propre vie, de saisir l’insaisissable femme qu’était Dickinson. Elle fait le choix de ne pas aller trop près de la réalité, l’interprète, l’invente pour se l’expliquer; elle préfère tenter de la comprendre par d’autres voies, celles de l’intérieur, celles de sa propre vie, de ses propres expériences. Les villes de papier, un roman d’une délicatesse magnifique (comme les fleurs séchées d’Emily) où la figure de Dickinson est à la fois présente comme jamais, mais tout aussi évanescente.

Dans cette partie de l’histoire, je ne connais pas encore la poésie de la poète. Il m’arrive parfois de pénétrer l’univers d’un artiste d’abord par sa vie, avant son art. Ici, c’est par des fragments plus ou moins vrais de son histoire que j’entre chez elle.

Dominique Fortier donne vie à cette femme qui s’est, de sa vie, dérobée aux visages curieux. Nous la retrouvons ici entre les murs de sa maison ou dans son jardin. Nous devenons des témoins d’une autre époque, d’une sorte de film superposé à notre réalité.

« En écrivant, elle s’efface. Elle disparaît derrière le brin d’herbe que, sans elle, on n’aurait jamais vu. Elle n’écrit pas pour s’exprimer, quelle horreur, ce mot lui rappelle celui d’expectorer, dans les deux cas le résultat ne peut être qu’un flegme gluant, plein de glaires; elle n’écrit pas pour se distinguer. Elle écrit pour témoigner : ici, a vécu une fleur, trois jours de juillet de la 18**, tuée par une ondée un matin. Chaque poème est un minuscule tombeau élevé à la mémoire de l’invisible. »

Article par Anaïs Beaudet sur le sujet : https://chezlefilrouge.co/2018/09/05/lunivers-demily-dickinson-un-monde-fait-de-villes-de-papier/

Deux poètes et un.e absent.e

De passage dans la métropole, je me suis laissée tenter par l’invitation de la librairie Le port de tête pour assister à l’évènement littéraire Deux poètes et un.e absent.e avec les poètes Rosalie Lessard et Mario Brassard, qui ont pour l’occasion mélangé leurs voix à celle d’Emily Dickinson.

Vous savez, être entouré de visages inconnus et sentir l’âme de tout ce beau monde se soulever dans un même souffle, les hautes voltiges des sensations, l’effet dans le ventre, dans le cœur et dans l’instant-vie à l’écoute des poèmes…

C’est à chaque fois un plaisir palpable d’entendre les langages poètes et d’être témoin de leur puissance sur les oreilles attentives. J’ai eu la chance de partager l’expérience avec mon grand ami Eric. De nous tenir là, dans le monde, entre le réel et sa fragmentation, pour nous déposer dans une forme de nid invisible mais douillet, voilà le bien que peut nous faire la poésie.

Dans un café, après la lecture, complètement habitée par une forme de présence abstraite, volatile, mais mouvante et puissante de l’autrice, j’ai eu l’impulsion d’esquisser son portrait, à partir de la seule photo existante d’elle. Je crois que je voulais m’en faire une nouvelle amie, lui permettre d’entrer à son tour dans mon univers.

Car l’adieu, c’est la nuit

Depuis, je me suis procuré l’édition bilingue du recueil Car l’adieu, c’est la nuit, regroupant un cinquième de son corpus. Je me plais à lire les poèmes dans leur langue originale anglaise à voix haute pour entendre la force et les silences de leur autrice.

Le recueil, publié chez Gallimard, est introduit par une brève histoire de la poète qui m’a permis de faire des corrélations avec les points relevés dans l’ouvrage de Dominique Fortier, que j’ai relu avec intérêt et plaisir. Ce livre, c’est comme mordre dans un gâteau moelleux et à peine sucré, accompagné d’un thé avec juste ce qu’il faut d’amertume.

Voici quelques informations intéressantes sur Emily Dickinson, tirées du recueil Car l’adieu, c’est la nuit :

« Elle donne l’exemple d’une poésie écrite au gré des jours, sans schéma préconçu, selon l’éclair de la sensation présente ou la rumination d’une pensée s’obstinant à fouiller les pans jamais élucidés de l’expérience autant qu’à se projeter dans l’au-delà. Une poésie secrète, comme hors du temps, et dont la finalité se situe bien au-delà de son époque.

Si Emily est née le 10 décembre 1830, Dickinson le poète n’est venue au monde que près de trente ans plus tard, lorsqu’elle a commencé à élaborer ses Cahiers. »

« Dans ces lettres, elle ose à peine révéler sa nature ardente et rebelle, l’impossibilité où elle est de se « convertir » comme l’exige le puritanisme ravivé de son époque, et son attirance vers un versant opposé : « J’ai osé accomplir des choses étranges – des choses hardies, sans demander l’avis de personne – j’ai écouté de beaux tentateurs. » La poésie, car c’est bien d’elle dont il s’agit dans cette lettre écrite à vingt ans, est d’emblée perçue comme une force rivale de la religion, un instrument de contestation et de révolte contre un ordre arbitraire.»

« Elle n’ambitionne ni d’ »aboutir à un livre » selon les termes mallarméens, ni même de composer une « œuvre ». Les poèmes se succèdent selon l’humeur ou les sollicitations de l’instant. Ils forment un ensemble non concerté, sans articulations, qui n’a d’autre unité que la personnalité de l’auteur (car en vérité, Emily en est l’objet autant que le sujet) et qu’une écriture frappée dès le départ au seau de l’originalité. Chacun d’eux existe comme une entité, a sa propre finalité en lui-même. Il contient l’essence du Tout, comme chaque étoile d’une galaxie possède son propre système tout en la reflétant dans sa totalité. »

Emily Dickinson et Marie Uguay, quelque part sœurs

C’est lorsque j’ai commencé à m’intéresser davantage à la poésie que j’ai découvert Marie Uguay. J’ai plongé dans son univers par ses poèmes et par son journal intime, qui font de l’autrice une personne au corps aussi sensible que l’âme. Je traversais ses poèmes, ne saisissant parfois qu’une infime part de la force d’empreinte qu’ils tentaient de créer dans le monde.

Aujourd’hui, quand je pense à Marie Uguay, décédée à l’âge de 26 ans en 1981 des suites d’un cancer, je pense à un rayon de soleil qui traverse la fenêtre pour venir s’étendre de tout son long sur le plancher. C’est là qu’habite la poétesse. Dans les choses qui deviennent intemporelles, intouchables, impénétrables, et qui se perdent si on ne prend pas le temps d’écouter et de regarder.

Lorsque je m’ouvre aux mots d’Emily Dickinson, une autre époque, une tout autre histoire, des liens se cousent naturellement vers ceux de Marie Uguay. L’amour, la beauté imperceptible et paradoxale du monde, à la fois l’immuabilité des choses et leur mouvement, la solitude et la beauté folle des silences, les espaces blancs, la connexion de l’âme à ce qui est de nature merveilleuse.

Doucement, les voix de ces deux femmes se fondent en moi pour m’accompagner, dans le regard que je pose sur la vie, qui forme et déforme l’espace.

Article par Clara Lagacé sur le sujet :https://chezlefilrouge.co/2016/10/19/le-plaisir-de-lire-les-journaux-intimes-des-autres/

Article par Jennifer Bélanger sur le sujet : https://chezlefilrouge.co/2015/02/16/poemes-de-marie-uguay-rencontre-avec-le-dehors/

Poèmes

Marie Uguay, du recueil Autoportraits

« dehors est blanc

le silence à l’intérieur n’est pas parfait

mais il y baigne une clarté dense et courte

qui régit l’espace

décuple la mémoire

le corps s’assoupit

une branche de conifère froisse lourdement la neige

le soir connaît la pulsation du sang

elle met lentement la table

allume la première lampe

dehors le ramage gerce

et dedans le pas soyeux

qui se hâte vers le creux du lit

elle tourne les pages

hume leur parfum

déjà le soir installe ses baies de surface

et ses palmeraies bleu sombre »

Emily Dickinson, de la suite Liasses :

« A Wind that rose

Through not a Leaf

In any Forest stirred

But with itself did cold engage

Beyond the Realm of Bird

A Wind that woke a lone Delight

Like Separation’s Swell

Restored in Arctic Confidence

To the Invisible »

Amitiés de papier

Peut-être qu’Emily, dans son absence, devient de plus en plus présente avec les années qui s’écoulent depuis sa disparition. Pour ma part, notre rencontre n’a été que le point de départ d’une nouvelle amitié de papier, que je crois vivante pour quelques temps encore. Au fil des jours, par les lectures et les relectures, je sens de plus en plus sa présence dans mon rapport au monde et je n’ai plus envie d’élucider le mystère de sa vie, qui au final ne m’appartient pas et auquel je n’aurai jamais droit que par ma perception tout à fait intime des choses de la vie.

Par mon propre mystère, je crois que je pourrai entrecroiser ceux d’Emily, de Marie et peut-être même de Dominique.

Et toi, juste comme ça, quel est ton rapport au monde qui t’entoure?

 

FORTIER, Dominique, Les villes de papier, Alto, 2018
DICKINSON, Emily, Car l’adieu, c’est la nuit, nrf, poésie/Gallimard, Espagne, 2018
UGUAY, Marie, Poèmes, Boréal Compact, Gatineau 2015

 

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par

Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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