Bande dessinée et roman graphique
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Les Misérables sous un oeil nippon

Un manga inspiré des Misérables. Un seul tome d’environ 200 pages. C’est aussi terrible que ce à quoi vous vous attendez. Déjà, l’idée de faire d’une œuvre romanesque de plus de 1500 pages un manga d’un peu plus de 200 est risquée. Deux maisons d’éditions s’y sont essayées, pour le meilleur et pour le pire. (Je vous en parlerai peut-être une autre fois.) Je préfère me concentrer sur cette fantastique adaptation et sa magnifique préface! Oui, oui, la préface. J’ai eu envie de vous la faire lire en entier mais, ayant peur des représailles (notamment des défenseurs (tout à fait légitimes) des droits d’auteurs), je n’en citerai que quelques passages particulièrement éloquents. Du bonbon, vous dis-je!

Avant même la préface, la première chose que l’on lit en ouvrant le volume est une liste illustrée des personnages principaux du manga avec une petite description pour chacun d’entre eux. Déjà, ça ne commence pas bien. Est-ce que cela signifie que même les grandes lignes du récit ne sont pas claires? Que moins de dix personnages, c’est trop pour que le lecteur moyen ne les distingue pas bien? On peut notamment y lire que Les Amis de l’ABC sont «une sorte de société secrète qui lutte contre le gouvernement pour la liberté». « [U]ne sorte de société secrète», okay? Okay. Javert a l’air tout à fait diabolique, et je ne parlerai même pas des Thénardier.

Tournons la page, ça ira mieux. Ah, non. Le sommaire: on annonce 7 chapitres. Ouais, bon. J’imagine qu’il fallait s’y attendre. Ça sera minimaliste: l’œuvre originale est séparée en 5 tomes, qui sont séparés par des livres, séparés par des chapitres. Hugoception. Juste au-dessous du sommaire, la fameuse préface.

« Cette édition des Misérables en manga n’a pas pour but de remplacer l’œuvre de Victor Hugo».

Cela commence fort.

Un peu plus loin :

« En effet, quelle étrangeté que de lire du Victor Hugo à travers le regard de mangaka! Comme Roland Barthes nous racontait son Japon, ici, à l’inverse, les mangaka nous racontent leur France à travers leur lecture d’un des actes les plus connus et les plus importants de notre patrimoine littéraire. »

L’idée n’est pas mauvaise en soi! Elle est même excellente! Je suis tout à fait d’avis que de voir le regard de l’autre sur une œuvre est non seulement intéressant, mais parfois nécessaire pour redécouvrir une œuvre! Je me questionne plus sur la réussite de leur entreprise. Honnêtement, les amis (pas de l’ABC), faire un seul volume pour la totalité des Misérables, ce n’est pas un peu (trop) ambitieux? Les créateurs ne sont pas de cet avis, surtout qu’ils ont sorti Roland Barthes comme arme de réflexion massive!

« Et quelle réussite! À la lecture de ce manga, on se demande: mais comment ont-ils fait? Comment ont-ils réussi à si bien retranscrire ce roman colossal de 1500 pages en seulement 200 de bande dessinée? Sans fausses notes? Avec tant de poigne et en même temps tant de simplicité dans le texte et sans l’image? »

Je ne voudrais pas vous surprendre, mais ils n’y sont pas arrivés. Ils s’expliquent:

« Évidemment, ce serait mentir que de dire que tout y est. Car en effet, nous y trouvons nombre d’ellipses et de petits arrangements. Mais c’est dans le choix des passages, des images et dans le système de narration que s’illustre la réussite de ce manga. »

Parlons-en, du choix des passages. Chacun des 7 chapitres raconte un événement du roman original d’Hugo. Or, je sais bien que notre cher VH (pas la sauce) a tendance à se laisser emporter dans des descriptions parfois trop enthousiastes sur des éléments que les lecteurs et lectrices trouvent parfois lassants (19 chapitres sur la bataille de Waterloo, c’est un ti-peu long pour bien des gens), mais me semble qu’il se passait des choses, dans le roman? Plus que 7 événements, j’en suis bien certaine! «Minimaliste» est un euphémisme pour décrire leur approche de l’œuvre…

« […] [C]ette approche nippone apporte un regard nouveau et en même temps très juste sur un objet que nous connaissions que trop bien et peut-être dont nous nous étions lassés. […] [D]ans leur découverte de l’œuvre de Victor Hugo, ils nous ont livré quelque chose de neuf dont nous avions besoin pour nous faire aimer à nouveau Les Misérables.»

Comparons un peu les adaptations japonaises. Les Misérables: Shōjo Cosette de Nippon Animation, par exemple. Il leur a fallu cinquante-deux épisodes d’environ vingt-cinq minutes pour narrer la totalité du roman, avec également pas mal de ce que l’équipe de Soleil Manga appelle de «petits arrangements», pour arriver à la fin de leur adaptation. (Si vous pouvez mettre la main sur cette série, cela vaut la peine! Je n’ai vu pour l’instant que le premier épisode, mais je vais sûrement finir par les regarder un après l’autre et regretter mes choix de vie pendant 22h.)

Il n’y a pas que le nombre de passages qui est problématique. Je ne me préoccupe pas vraiment de la fidélité d’une adaptation (tant qu’elle est logique et qu’elle n’est pas trouée comme une tranche de gruyère), mais j’ai trouvé étrange qu’à quatre moments du manga (qui, je vous le rappelle, ne contient qu’un seul volume!), les auteurs ont cru bon de laisser des petites astérisques pour indiquer que le passage n’était pas tout à fait comme le roman… pourquoi? Il me semblait que vous aviez dit au départ que vous ne cherchiez pas à remplacer l’œuvre originale, alors pourquoi vous préoccuper d’un épisode du mouchoir inexistant dans le roman de VH? Il me semble que cela ne fait que mettre l’accent sur l’incomplétude de la bande dessinée!

En plus de ne pas se baser tout à fait sur les événements du roman, le fait est que les personnages y sont vraiment réduits à des archétypes prévisibles et manichéens. Monseigneur Myriel a des yeux de biche, les Amis de l’ABC («L’Abaissé, c’est le peuple») ont l’air d’une parodie de Gabriel Nadeau-Dubois, Martine Desjardins et Léo Bureau-Blouin pendant la grève étudiante de 2012 et Javert est sorti droit d’un des cercles de l’Enfer de Dante. Tout comme dans l’adaptation cinématographique de Bille August en 1998 avec Liam Neeson dans le rôle de Jean Valjean, Uma Thurman en Fantine et Geoffrey Rush en Javert. (Vous pourriez d’ailleurs reprendre mes critiques du manga et les appliquer presque aveuglément sur cette adaptation[i].)

On y diabolise Javert comme si son personnage n’avait pas de profondeur et n’était qu’une simple incarnation de Satan mise sur Terre pour détruire Jean Valjean avec des citations boboches telles que «CRIMINEL TU ES, CRIMINEL TU RESTERAS, JEAN VALJEAN!». (Quelle verve, Javert!) Illustrer Javert ainsi, c’est ne pas comprendre la profondeur de son personnage. Jean Valjean, par sa bonté et son absence de rancœur combinées à son passé de criminel, détruit complètement sa vision de la Justice, ce qui le pousse au suicide. C’est pas mal tragique, non?

Parlant du suicide de Javert, ALLÔ LES GENS!!! Les Misérables ne se termine pas au chapitre «Javert déraillé»! Il se passe plein de choses importantes par la suite, notamment le mariage de Marius et Cosette, la fuite de Thénardier en Amérique et la mort d’un des personnages principaux, que je ne nommerai pas ici. (Hum.) Faire terminer Les Misérables par «Javert déraillé», cela change COMPLÈTEMENT le sens de l’œuvre! C’est comme choisir de terminer Madame Bovary avant la mort de la protagoniste: cela n’a aucun sens. Ne dites pas que c’est une adaptation, c’est carrément une réécriture!

Mais pourquoi, me demanderez-vous, t’acharnes-tu sur cette pauvre bande dessinée? Laisse la tranquille! Eh bien, vous avouerai-je alors, tout simplement parce que je suis atteinte d’une dépendance grave (vous me verrez sous peu sur les ondes de TLC dans l’émission My Strange Addiction): j’ai une obsession sans fin pour les adaptations des Misérables, quelles qu’elles soient. En ma possession, j’ai huit éditions différentes du roman, les suites de François Cérésa (médiocres, ai-je besoin de le préciser), le manga (évidemment), au moins trois versions de la comédie musicale d’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg, le film de la comédie musicale de Tom Hooper, et l’adaptation cinématographique de Jean-Paul Le Chanois mettant en vedette Jean Gabin. Et malgré que cette adaptation en manga soit plus que douteuse, j’aime beaucoup la lire et la relire pour en rire un peu! Ça me fait énormément de bien, et je soupçonne qu’elle apporterait le même sentiment à tous les lecteurs et lectrices assidus de Victor Hugo!

Vraiment, c’est aussi bon que Les Miséroïdes des Inconnus, et presque aussi fidèle! (Jean-Claude Van Damme dans le rôle de Jean Valjean. Allez-y, cliquez!)

[i] Je sais qu’une adaptation cinématographique ne peut pas, et surtout ne devrait pas, être identique au roman dont il est inspiré, mais des fois, les scénaristes prennent de mauvaises décisions. Cette adaptation en entier est une mauvaise décision.

2 Comments

  1. I knew very little about this and I’m so glad I read your review! It was insightful from the first paragraph!
    I’d have read it and maybe I will, but it’s good to know what to expect. It reminds me a bit of a children’s abridged version I bought my little brother. I understand that for multiple reasons they probably weren’t able to make a bigger comic, and that it’s definitely a great idea to introduce more people to Les Mis, but as you’ve pointed out, there are other similar efforts which have attempted to include almost everything. But omg if it has anything to do with the Liam Neeson adaptation maybe I’ve changed my mind and I won’t read it at all! Thank you dear, I loved the review!

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    • Catherine Bond says

      Oh dear! Thanks a lot! ❤ It means so much to me that you took the time to read and comment my article! And if you decide not to read the manga, it's fine! Hehe! Though I do recommend the anime, Shoujo Cosette! It's a lot better than the manga!

      Once again, thank you so much for the time you took to read my article! 😀 Love! ❤

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