Littérature québécoise
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Naomi Fontaine et Virginia Pésémapéo Bordeleau : la pluralité des voix autochtones en littérature

Site des éditions Mémoire d'encrier

« J’ignore si demain me gardera intacte

Je dis que l’espoir de se laisser être

Éloigne le désespoir »

(Joséphine Bacon, Un thé dans la toundra, Montréal,Mémoire d’encrier, 2013.)

La vie sur la réserve. La vie dans la nature. L’espoir des enfants. Le désespoir des parents. Les blessures, la déception du réel, mais aussi le rire, l’humilité, le besoin de continuer. L’érotisme qui, au fond, n’est qu’une partie intégrante d’un temps cyclique.

À ma première lecture de Kuessipan de Naomi Fontaine et de L’amant du lac de Virginia Pésémapéo Bordeleau, ce sont notamment ces mots qui me sont venus en tête. Toutes deux publiées chez Mémoire d’encrier, maison d’édition qui se définit par le seul critère de l’authenticité des voix, ces deux auteures ayant des origines autochtones ont su aiguiser ma curiosité et me faire plonger davantage dans l’univers des littératures des Premières nations. L’emploi du pluriel n’est pas une erreur, il représente la polyphonie des mondes littéraires autochtones.

Quand sexualité et nature s’entremêlent

L’amant du lac, premier roman érotique écrit par une Autochtone du Québec, met en scène comme protagoniste nul autre que le lac Abitibi. C’est à travers lui que vivent les personnages et c’est dans son sillage qu’on retrouve la sexualité, la célébration de l’amour, mais aussi le viol et les cassures : « Les légendes naissent ainsi, dans le giron des histoires inventées pour raconter ce qui ne devrait pas exister. Des gestes dont même l’origine devrait être effacée » (Virginia Pésémapéo Bordeleau, L’amant du lac, Montréal, Mémoire d’encrier, 2013, p.25). L’histoire se situe d’ailleurs dans une époque antérieure au traumatisme des pensionnats, avant la négation forcée de l’identité et le pillage du patrimoine culturel.

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Site des éditions Mémoire d’encrier

Au fil des pages, c’est la rencontre de Gabriel, jeune Métis de passage au lac Abitibi, et de Wabougouni, habitante de l’endroit, qui constitue la trame principale. Il sillonne la vie de la jeune femme, s’éloigne d’elle, et dans un mouvement de ressac, revient l’abreuver. Entre temps, c’est la violence d’un départ et l’absurdité de la guerre qui nous sont données à voir. Mais une chose est claire dans ce récit, c’est qu’il se situe du côté de la vie.

Dans le roman, l’oralité et l’écrit se côtoient allégrement tout comme le font la mobilité et le mouvement. Les images et les bribes de poèmes parsèment et métissent le texte, qui l’est déjà d’ailleurs sur plusieurs plans. Sous la plume de Pésémapéo Bordeleau, ce sont diverses façons d’habiter et d’incarner le territoire qui se déclinent. Les personnages ne sont, à plusieurs égards, pas si différents du paysage qui les cerne.

L’avenir des ventres ronds

Premier roman de Naomi Fontaine, Kuessipan est un récit fragmenté qui relate la vie sur la réserve. Ce sont, sans contredit, des phrases courtes qui tombent juste. Dans l’univers de ce roman nourri par le jeu des contraires, ce sont les filles-mères et les grand-mères, les grossesses porteuses d’espoir et celles qui présagent un avenir triste, les hommes bénéficiaires d’aide sociale et ceux qui allaient chasser autrefois, qui se regardent, se confrontent et s’acceptent.

Site des éditions Mémoire d'encrier

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Aux récits des mères d’antan se joignent ceux des mères contemporaines et des filles qui en veulent à leurs aînées de donner la vie alors qu’elles en sont incapables. La maternité unit et parcourt le texte, elle symbolise un futur meilleur pour la communauté qui espère «faire grandir le peuple que l’on a tant voulu décimer» (Naomi Fontaine, Kuesspian, Montréal, Mémoire d’encrier, 2011, p. 85.) Entre le désir de tout dire et celui de ne rien dire, l’auteure trace un roman fort et bouleversant: «Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale» (p. 11).

Kuessipan, Appittipi saghigan…

Qu’il s’agisse des thèmes, du style ou de l’époque, les deux œuvres sont distinctes sur plusieurs points. Soit. Toutefois, la présence commune de mots autochtones dans ces œuvres donne accès à une autre dimension. Par l’entremise de ces passages, c’est une culture qui se profile, mais aussi une autre façon de concevoir le monde qui ne peut se traduire. Entre le Français et les langues autochtones, ce sont les peuples qui se racontent et se réinventent et qui, au final, se permettent de regarder au loin.

Autres lectures dans la même veine :

Bernard Assiniwi, La Saga des Béothuks, Montréal, Leméac, coll. Babel, 1996.

Joséphine Bacon, Bâtons à message/Tshissinuashitakana, Montréal, Mémoire d’encrier, 2009.

Virginia Pésémapéo Bordeleau, Ourse bleue, Montréal, Pleine lune, coll. Plume, 2007.

À visionner :

Le documentaire L’empreinte qui met en vedette Roy Dupuis et qui nous plonge au coeur de réflexions à propos de l’héritage et des influences autochtones au Québec.

3 Comments

  1. J’ai déjà fais un travail sur la poésie et l’engagement chez les autochtones dans un de mes cours, c’est vraiment tout un nouvel univers que j’ai découvert. Ton article me donne vraiment le goût de lire plus d’oeuvres d’auteurEs autochtones 🙂 !

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    • Florence Morin-Martel says

      Contente que ça t’ait donné envie de les lire!! Je serais intéressée à savoir les auteurs sur lesquels tu as fait ton travail, en littérature autochtone j’en veux toujours plus !!

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  2. Ping : Nos suggestions de livres tirés de la littérature autochtone pour le mois de juin du défi #jelisunlivrequébécoisparmois | Le fil rouge

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