Réflexions littéraires
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Sublimer une peine de cœur par la création

Sublimation :

Transformation des pulsions internes en des sentiments élevés, en de hautes valeurs morales ou esthétiques. (Larousse)

On a tous déjà entendu l’idée selon laquelle il faut souffrir pour créer une bonne œuvre. Dans un certain sens, c’est vrai. Un grand nombre de films, d’albums (Apprentie guerrière de Fanny Bloom, Des histoires de fantômes d’Hôtel Morphée, Le couloir des ouragans de Viviane Audet), de recueils de poèmes et de romans (Voyage léger de Mélissa Verrault) traitent, entre autres, du deuil amoureux. Pour la majeure partie de ces artistes, je ne crois pas que le thème du deuil ait été un choix, mais plutôt une sorte de grande pulsion de vie pour contrer la mort d’une partie d’eux.

L’Homme est de nature créative et inventive (je ne suis pas seule à le clamer haut et fort) et ce, depuis la nuit des temps humains. C’est dommage de voir autant de gens le nier catégoriquement et fuir comme la peste les opportunités de création. Les artistes, eux, le savent et savent comment utiliser à bon escient ce côté naturel et canalisant d’eux. Ils fabriquent des objets visuels ou auditifs à partir d’émotions abstraites et invisibles à l’œil nu, d’une idée ou d’un concept. Ils découvrent les symboles, les mots et les sons pour parler d’eux et à partir de tout ça, ils créent une trame et classent les morceaux d’un casse-tête parfois difficile à caser.

Le projet d’un album, d’un roman, d’un film ou d’une série de tableaux propose d’abord un cheminement par lequel le créateur franchit plusieurs étapes du deuil. Et de cheminer à travers quelque chose de quand même beau, par la création, rend l’expérience presque bonne et enrichissante. À la fin, un produit final existe, quelque chose de concret puisé directement au fin fond de ses tripes pis de son cœur brisé. De créer ce truc à partir de ses grandes émotions, c’est ça, la sublimation. Sublimer est sain et naturel. Passer par une dure période et en ressortir grandi avec une partie de toi que tu es fier de présenter aux autres, ça redonne confiance.

J’ai eu connaissance du terme «sublimer» pour la première fois au même moment où, tristement, j’entamais ma toute première peine d’amour. En pleine catastrophe. Le genre de peine qui te permet d’hésiter à savoir si tu seras capable de continuer de vivre ou pas. Et si oui, comment et pourquoi. Par la sublimation, bien-sûr. Et je peux vous assurer que j’ai «utilisé» cette peine jusqu’à la toute dernière goûte pour me réaliser.

À cette époque, c’était pour moi le festival des premières fois. Avec toute la gamme d’émotions nouvelles qui me traversaient le corps et l’esprit. La mélancolie, parmi tant d’autres, m’a souvent provoquée en duel, ça a été long pour moi avant de gagner la guerre contre elle. Ce grand vide, impossible de le remplir. Je préférais dormir pour rêver ou écrire pour essayer, en vain, de trouver les mots capables de la transcender.

J’écrivais à mon journal intime comme une demeurée. Mais je ne lui disais absolument rien. Je tournais sans cesse autour du pot. Je ne savais pas comment dire les choses, les vraies affaires. Alors je continuais de noircir les pages de presque rien du tout, de phrases vides, d’images clichées et d’esquisses de personnages sans visages aux épaules lourdes.

Tranquillement, j’ai commencé à transposer le «je» du journal intime sur une «je» inventée, mais toujours fortement inspirée de moi. Je la mettais dans des situations peu enviables pour tester ses limites physiques. Dans un monde onirique, je la lançais sans arme, nue ou presque, et je lui interdisais toute forme d’aide.

Je me suis radoucie en cours de route. Je voulais qu’elle souffre autant que moi, oui, mais je ne pensais pas à sa mort physique. J’ai mis, sur sa route, un grand arbre, sous lequel elle pouvait s’asseoir et y laisser filer les heures. Je me suis surprise à chercher cet arbre. Je l’ai trouvé et je l’ai apprivoisé, comme un ami. Le contact de la nature, silencieuse, battait au rythme de mon cœur et de mes mots que je couchais sur tous ces bouts de papier. Ensemble, «je» et moi, on a tranquillement réapprit à vivre.

J’ai publié, à compte d’auteur, Rêve pathétique véritablement hurlement de l’âme, un récit initiatique. J’ai partagé mon histoire avec les gens. Ils reconnaissaient en mes mots, des douleurs qu’ils avaient ressenties eux aussi dans le deuil d’un être cher, d’un amour, de leur corps ou de toutes ces autres pertes et ces autres deuils qui passent dans nos vies.

Plusieurs années plus tard, planait au-dessus de ma tête un nouveau revirement complet de ma vie. Au même moment, je renouais avec l’écriture. Inconsciemment, je me suis lancée dans l’histoire d’un protagoniste dont plusieurs facettes de la vie étaient en grand changement. Et même si je ne racontais pas directement mon histoire telle que je la vivais, il n’empêche que les symboles et les thèmes exploités reflétaient mes émotions, mes questionnements et mes bouleversements du moment.

Cet épanchement éperdu et cette concentration fixées sur nos émotions et nos maux ont peut-être une saveur pathétique. Mais pourquoi ignorer ce besoin de se délivrer en créant? Pourquoi ne pas utiliser ces émotions comme carburant? La création tient en grande partie son inspiration dans la sublimation d’une émotion, se transforme en acte créatif et devient un objet culturel. Nous montrons férocement une part fragile de nous.

L’état dans lequel nous plonge la rencontre ou la perte d’un amour est une source infinie d’inspiration. Et tout n’a pas été dit, détrompez-vous. Parce qu’on vit tout ça à notre petite et grandiose manière.

Et pour ce qui est de souffrir pour être bon, je ne crois pas que ce soit nécessaire. On peut sublimer toutes les émotions et les grands moments de notre vie, beaux ou laids, et créer de fantastiques œuvres qui nous ressemblent.

Bonne sublimation à tous et à toutes ! Ah et ne vous en faites pas, on n’est pas faits en chocolat, on peut survivre à une ou plusieurs peines de cœur.

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Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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