Littérature étrangère
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Chronique « Écrire l’indicible »: Témoignage d’un héritage : Annie Ernaux et moi

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire.

En relisant L’Événement et Les Armoires vides d’Annie Ernaux, je me suis replongée dans ma propre expérience. Celle d’un avortement, alors qu’âgée de 17 ans je suis tombée enceinte et ai fait le choix d’interrompre cette grossesse.

C’est aussi toute la question d’héritage du féminisme qui m’a amenée à me questionner et à remettre en perspective cet événement, pour utiliser les termes d’Ernaux. Elle en parle comme quelque chose de difficile, dans les circonstances qui étaient en place lors de la parution de son livre. Effectivement, l’avortement était alors illégal. Je vois en Ernaux, donc, une tentative de dire l’indicible, de rendre compte, non pas une, mais deux fois (de manière autobiographie d’abord, puis sous l’écriture testimoniale ensuite) de cette réalité obscurcie par les récits, mais aussi tenue à l’écart des discours.

Pourtant, je ne me suis pas reconnue dans ces livres. Pour moi, ça a été «facile». Je n’ai pas eu à aller voir «une faiseuse d’anges» et à avoir des douleurs innommables pendant des jours. Je n’ai aucun souvenir traumatisant de cet événement. Évidemment, chacune, de génération en génération, mais aussi au quotidien, le vit dans des conditions différentes. Pour ma part, j’ai été entourée de gens compatissants, accompagnée de ma mère et traitée tout à fait normalement par les infirmières à la clinique. Je me demande donc quel héritage Ernaux me lègue. Il fallait certes qu’elle en parle; son écriture était un geste à la fois politique et littéraire. Mais je me suis vue troublée par ma sensation de «traître», comme si parce que moi ça avait été facile, je n’avais pas le droit de réfléchir à cet épisode de ma vie. Parce que ces femmes ont dû transgresser tant de choses, qu’elles sont devenues des criminelles, alors que moi, je suis restée cette femme privilégiée, qu’ai-je à dire?

Je n’ai d’ailleurs jamais été portée par ce désir d’en parler, et pourtant toujours tentée de mentionner, de signaler cet épisode de ma vie, alors que je l’ai vécu de manière tellement anonyme, tellement banale. Pourtant, tout au creux de moi, il y a cette petite voix qui me dit que je suis une personne immorale. Moi qui voudrait tant que toutes les filles puissent avoir ce choix. Et elle est peut-être simplement là, dans cette tension de mon être, cette réponse que je cherche: si j’écris ces lignes aujourd’hui, 8 ans plus tard, ce n’est pas par désir de catharsis. Je veux comprendre, surtout, faire comprendre que ce geste ne se substitue pas à l’entièreté d’une personne. Cette culpabilité, cette honte, je voudrais qu’elle se transforme en un cri du cœur. Faire prendre conscience aux gens que ce sont des choses qui arrivent, mais surtout que, parfois, ça ne peut pas arriver et que dans ces moments-là, l’avortement est une nécessité. C’est cet héritage si important qu’il nous faut répéter. Et maintenant je comprends peut-être pourquoi Ernaux l’a écrit deux fois. Il faudrait arrêter de devoir se répéter, de devoir lutter contre ce droit qui a été si durement acquis par les féministes des générations précédentes.

Il y a, près de moi, une femme de 40 ans qui essaie d’avoir un enfant. Elle aussi a autrefois fait le choix de se faire avorter. Elle vit avec cette rupture en elle: avoir donné la mort et vouloir donner la vie. Elle a réussi, comme Ernaux, à unir ces deux parties d’elle-même. Son expérience, vécue à une époque différente de la mienne, s’inscrira dans son rôle de mère. En héritage aux futures filles et femmes qui vivront cette situation, je me dis que c’est aussi son histoire qu’il faudrait répéter. Évidemment, je ne souhaite pas qu’une femme ait à vivre cet événement pour se définir, comme femme et comme féministe. Par contre, c’est l’héritage qu’elles m’ont laissé, à moi: à travers cet épisode de ma vie, j’ai choisi de m’identifier comme féministe. Et j’espère que certaines femmes pourront faire ce parallèle, elles aussi.

2 Comments

  1. J’aime tellement cette idée de série ( j’ai le droit de dire série vue que j’ai lu le second article déjà hahah ) c’est super intéressent , touchant et, en effet, je crois comme toi que l’écriture permet de tout dire .

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  2. Ping : Étudier en littérature : top 10 de mes lectures les plus marquantes |

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