Littérature québécoise
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L’homme poème

Critique du roman Des lames de pierre de Maxime Raymond Bock

Chercher Sam (Sophie Bienvenu) et Les filles bleues de l’été (Mikella Nicol) m’ont tous deux complètement séduite et percutée. Alors lorsque j’ai vu que Cheval d’août proposait une troisième et nouvelle publication, je ne me suis posée aucune question et j’ai sauté tout droit sur le livre, Roaarrr !

cheval d'août

Sublime roman qu’est Des lames de pierre de Maxime Raymond Bock. Si beau dans chacune de ses phrases, dans chacun de ses mots, que j’ai voulu prendre tout mon temps pour lire le texte de 104 pages. J’ai pris des liasses de notes de phrases que je veux lire et relire et de réflexions personnelles qui me sont venues durant la lecture.

Dès les premières lignes, je sais que j’ai affaire à une écriture encrée, franche, mature, brillante et magnifique, de la veine de ces grands auteurs que j’ai lus à travers les années et qui ont marqué le Québec. Et cette idée m’est restée jusqu’à ce que je referme le livre et même après.

Il y a plusieurs années, j’ai rencontré la poétesse Marina Tsvetaeva à travers ses correspondances avec Boris Pasternack et Rainer Maria Rilke. Ce que je retiens de cette femme, c’est son incapacité à diviser la femme de la poétesse. Elle était femme poète, dans toutes les parcelles de son être et dans tous les pans de sa vie. La poésie la traversait dans chaque geste, dans chaque décision et dans chaque action de sa vie.

Robert est un poète. Même avant de savoir ce qu’était la poésie, il était poète.

Le narrateur, jeune père, conjoint et écrivain cherche sa voix. Il va à la rencontre de Robert, un vieil homme dont la fin de vie s’installe dans une mare immense de poèmes éparpillés, sur des feuilles, qui ont traversé les années avec lui. «Dans la chambre éclairée par la lumière du corridor, sa décennie en prose avait chu en un monticule duquel émergeait un pied nu.» Le récit se déroule entre aujourd’hui et plusieurs moments saillants de la vie de Robert.

La poésie pour exister ou exister pour la poésie. Être poésie.

Sa vie, comme un poème : «Il sondait son passé, se rappelait un événement, une journée, parfois même une saison entière, puis c’était le vide jusqu’à un autre souvenir où les gens ressurgissaient vieillis, les lieux changés de formes et de couleurs après s’être désagrégés dans le noir. Il m’a dit un jour que c’était la raison pour laquelle il écrivait, pour allonger le temps où il existait, pour réduire les instants de néants.»

Avec Robert, on est amenés à comprendre les fondements de la poésie, les premières assises, la feuille blanche, les vides entre les petits groupes de mots et de phrases, l’incohérence parfois, mais la beauté aussi. «Les premiers vers qu’il a lus en ouvrant Alain Grandbois lui ont paru à la fois évidents et vides, une suite de mots qu’on avait plaqués bout à bout. Il n’y avait rien à y comprendre. C’était parfait.» On remonte à la genèse de l’art, comme on ouvre pour la première fois nos yeux sur cette forme littéraire si puissante. Quand la poésie est entrée dans la vie de Robert, un peu par hasard, elle est venue marquer le temps de sa vie. «Un nouveau rythme s’est instauré, une déviation. Les jours ont allongé imperceptiblement, mais le froid n’avait aucune raison de se retirer.»

Le poète, comme l’homme, dans sa différence, dans sa complexité, se fraie un chemin identitaire dans la société, cherchant cette place qu’il ne trouve jamais tout à fait. «Il faisait pitié à Robert, qui lui-même se sentait violemment dénudé, le livre qu’il serrait contre son bas-ventre ne le protégeant en rien.» La société repousse le poète en grande partie parce qu’elle ne le comprend pas et préfère le ridiculiser, jusqu’à ce que la poésie parle d’elle et pour elle. Jusqu’à ce que la société s’y reconnaisse. «Obnubilé, Robert n’a pu remarquer l’ahurissement des hommes désormais à l’écoute, le bref silence après le frottement d’une page tournée.»

Le narrateur croit, au départ, repérer en Robert le grand maître qui l’aidera à débloquer son écriture, mais c’est un personnage qu’il a découvert. Ce personnage qui a su le toucher et probablement l’inspirer. «Ce ne serait pas un parrain d’écriture. Mais c’était un conteur prolixe, et fort en invention, et enclin au mensonge certainement, ça se percevait dans la nitescence de son petit œil latéral, fermé à demi quand il expirait longuement la fumée de sa poffe. J’avais trouvé un clown. Un personnage. Un sujet dont j’ai voulu faire un objet.» Mais une fois de plus, le narrateur se trompe, il n’est pas qu’un simple spectateur face à Robert, il devient son ami, la seule personne qui l’accompagne jusqu’à la toute fin. De leur rencontre égoïste naît une amitié probable.

Sans sa rencontre avec le narrateur, Robert serait resté ce poète des ténèbres; avec le narrateur, il devient plus qu’un simple personnage, il devient une histoire, l’histoire d’un homme qui a écrit toute sa vie pour exister. «Il n’avait jamais qu’emprunté, qu’imité, n’avait jamais pu que se faufiler parmi les interstices et prétendre; et encore, ne prétendre que pour lui-même. C’est ce qui l’avait tenu en vie. C’était affreux. C’était magnifique.»

Comme le narrateur est tombé sur Robert, je suis tombée sur une artiste peintre. Je ne nommerai pas son nom ici, mais nos relations sont comparables et c’est probablement pour ça, aussi, que je suis si touchée par ce récit. Mon amie est beaucoup plus âgée que moi et elle est très malade. Je risque de la perdre très bientôt. Entre nous, il n’y a pas d’âge ni de corps, il n’y a que l’imaginaire, le plaisir de partager et toute cette poésie dont sont forgées nos vies. Cette amitié me fait grandir et m’amène à comprendre des choses qui parfois me dépassent. Ça me permet d’affronter la vie avec des outils de plus. Ces rencontres improbables dont sont parfois foudroyées nos vies valent la peine d’être marquées. Un jour, peut-être que je vous parlerai d’elle, mais ce n’est pas encore le bon moment. Laissez-vous toucher par les gens, laissez-vous émouvoir par ceux qui font de vous des meilleures personnes seulement parce que vous avez osé entrer dans leur vie.

Je ne saurais dire toute la beauté de ce roman et tout ce qu’il m’a fait traverser. Je ne peux que m’éparpiller un peu ici et vous implorez de vous laisser charmer vous aussi par les mots de l’auteur, par sa grande poésie narrative et par ses personnages-poèmes.

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Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

2 Comments

  1. « Laissez-vous toucher par les gens, laissez-vous émouvoir par ceux qui font de vous des meilleures personnes seulement parce que vous avez osé entrer dans leur vie. » Je n’ai qu’une envie, après avoir lu votre billet : celle d’ouvrir ma porte à ce livre ! Merci !

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