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«So you’ve been publicly shamed»: L’expérience de la honte par Jon Ronson

 

«I had shamed a lot of people. A lot of people had revealed their true selves for a moment and I had shrewdly noticed their masks slipping and quick-wittedly alerted others. But I couldn’t remember any of them now. So many forgotten outrages.»

Qu’ont en commun Jonah Lerner, Justine Sacco et Lindsey Stone? Ces trois personnes sont devenues du jour au lendemain des parias sur Internet pour avoir commis des bourdes somme toute «banales». Jonah Lerner, journaliste connu aux États-Unis, a écrit un livre sur la créativité et a inventé des citations qu’aurait dit Bob Dylan sur son processus de création. C’est, on en convient, malhonnête et un peu stupide, mais depuis ce temps, Jonah Lerner n’a pu retravailler convenablement, et n’a pas su regagner la confiance du public. Sa carrière s’est désintégrée devant lui, et ce, par sa faute. Justine Sacco, pour sa part, a laissé échapper un tweet de mauvais goût en quittant les États-Unis vers l’Afrique. Lorsque son avion est atterri, déjà, elle n’y pouvait plus rien, le monstre Internet s’était emporté et sa vie était ruinée. Tout comme Lindsey Stone, elle perdu son emploi et dû apprendre à vivre avec les conséquences gigantesques d’une très mauvaise blague. Dans le cas de Lindsey Stone, pour faire une blague (encore ici douteuse), elle se photographia dans un parc commémoratif rendant hommage aux Vétérans de la guerre en mimant un cri et en arborant le doigt d’honneur devant une pancarte demandant Silence et Respect. Encore ici, un manque de jugement de sa part fit boule de neige, et brisa complètement sa vie. Le problème réside donc dans la diffusion en masse sur les réseaux sociaux et d’un phénomène d’entraînement souvent planétaire où tout le monde (lire ici: n’importe qui) donne son opinion sur les faits et gestes d’une personne. Bienvenue dans le XXIe siècle, bienvenue mes chers amis dans l’ère du Public shaming.

Dans son dernier livre paru au printemps dernier, Jon Ronson s’attarde au public shaming, le phénomène qui consiste à faire honte publiquement, principalement sur les réseaux sociaux et dans les médias à quelqu’un qui ne le mérite pas, ou qui, somme toute, ne mérite pas un tel traitement. Dans So you’ve been publicly shamed, Ronson s’attarde aux fondements de la honte en tant que sentiment: pourquoi on la ressent, pourquoi certaines personnes la ressentent plus fortement que d’autres, mais surtout pourquoi la honte, l’humiliation sont devenues avec le temps les armes numéro 1 sur les réseaux sociaux. Le journaliste soulève cependant quelque chose de très pertinent: l’humiliation publique n’a vraisemblablement pris qu’une pause, puisque jusque dans les années 1900, il existait encore des séances d’humiliation publique dans certains États américains, où tout le monde allait pour voir des gens se faire humilier (et y participer) afin de remplir son devoir du citoyen suite à un jugement de la cour… Barbare? Les réseaux sociaux ne seraient que la version mise à jour de ses séances de pitchage de légumes pourris…

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Ronson rencontre beaucoup de victimes d’humiliation publique, et la totalité (sauf un) ont vécu des jours noirs et sensibles suite à l’exposition planétaire de leurs bêtises. Ronson réussit à travers toutes ces rencontres (qui vont du journaliste déchu à la productrice vedette de films pornographiques) à faire un portrait complet et juste de la honte. Disons juste que de remettre un peu de perspective dans la chose nous fait aussi réagir et réajuster notre perception des réseaux sociaux… et de ces «Commentaires».

Alors le «sauf un», qu’est-ce qui l’a sauvé? Petite mise en situation : Un homme assez âgé, riche, dans le domaine de la course automobile F1 se lève un matin et reçoit un appel annonçant qu’il est en page couverture du News of the World pour une histoire d’orgie à caractère nazie. (Bon matin!) Max Mosley se dirige au kiosque à journaux, achète une copie du dit-journal, et le lit devant tout le monde. Déjà, il se tient debout. Durant l’après-midi, il publie un communiqué de presse disant que sa vie sexuelle ne devrait intéresser que lui, et que ce n’est pas du domaine public. Il a par la suite poursuivi le journal, et gagné sa cause puisque rien dans les photos publiées ne laissaient voir de connotation nazie, outre des habits de soldats portés par les demoiselles. Bref, Mosley a refusé de ressentir la honte. Lui qui aurait eu toutes les raisons du monde de se sentir humilié a plutôt tenu tête au raz-de-marée et est sorti gagnant de toute cette histoire.

Dans le style qui est propre à Ronson, un hybride de journalisme social et d’anecdotes pigées ici et là, la structure évolutive dans le temps et l’espace de So you’ve been publicly shamed en fait un livre passionnant tant par sa qualité littéraire que par les réflexions qu’il soulève sur nos comportements sur les réseaux sociaux.

So you’ve been publicly shamed, Jon Ronson. Riverhead Books, 2015. 290 pages.

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