Littérature québécoise
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Raconter l’insularité : « Le sel et le goémon », recueil de nouvelles maritimes de Christine Arseneault-Boucher

La belle saison tire à sa fin, mais il est toujours temps de l’étirer encore un peu. Quoi de mieux pour cela qu’un petit vent qui sent bon le souvenir de vacances? Honnêtement, alors que les soirées se rafraîchissent, ça me fait du bien de se ressasser ces moments de paix. Ou encore mieux, de les lire! D’ailleurs, avez-vous lu mon premier article sur raconter l’insularité? J’y parlais des magiques et magnifiques conteurs que j’ai rencontrés aux Îles-de-la-Madeleine. C’est sur cette note (un peu trop) nostalgique que je continue de déballer les trouvailles faites aux Îles cet été, cette fois avec Le sel et le goémon de Christine Arseneault-Boucher, un recueil de nouvelles poétiques qui donne envie de tout sauf de retourner sur le continent.

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Le sel et le goémon est une petite reliure, couleur sable, qui se lit tout seul, entre deux marées et moins. C’est un être à part, hésitant entre la nouvelle et la poésie, pour notre plus grand bonheur. Son auteure, Christine Arseneault-Boucher, artisane de la beauté du quotidien, est originaire des Îles-de-la-Madeleine. C’est après dix années d’études « à l’étranger » en arts visuels et littéraires qu’elle retourne écrire dans son archipel. Le sel et le goémon est l’enfant de ce retour à la mer, enfant aux pages imbibées d’eau tiède. Un autre bijou de publication aux éditions madelinienne La Morue verte (à surveiller!), paru en juin 2015.

C’est une série de courts portraits, avec prénoms en titre et tout, entrecoupée de listes versifiées et numérotées. Jamais plus de quatre pages. Sylvie, Cassandre, Fabienne, Madeleine, Édouard…Qui sont-ils? Mystère. Mais ils prennent vie, l’espace de quelques lignes bien tracées, agilement débitées. Toutes les dimensions sont là, tous les sens sont en éveil; parfums marins et vent qui fouettent les vêtements, sueur et soleil sur la peau, couleurs brutes, primaires, et évidement, le sel et le goémon, qu’on goûte. Le pouvoir d’évocation des mots d’Arseneault-Boucher est puissant comme l’océan qui les porte. Ses mots sont simples, ses phrases épurées, écorchées même, d’une économie rappelant celle d’une vie rude. Car il y a la rudesse, dans les textures, la drogue et le sexe. Dans l’identité sexuelle difficilement mise à nue, dans l’incertitude, dans les éléments de la nature qui s’infiltrent partout.

La concision est la grande force d’Arseneault-Boucher. Ses phrases, d’une densité fascinante, brossent des tableaux aux demi-teintes nostalgiques sans jamais être larmoyantes ou tragiques. Elles dégagent plutôt le sentiment diffus d’une toile impressionniste; pratiquement à la limite de l’abstraction pour l’oeil, mais en même temps bien concret pour l’esprit. Des toiles marines à la William Turner, ce peintre anglais aux navires perdus dans l’orage. Car chez Arseneault-Boucher, la mer est omniprésente, et au milieu du bleu, il y a l’île, comme une dernière forteresse avant la dissolution complète. Une île comme un bateau au bord du gouffre. C’est aussi ce qui me plait énormément chez cette auteure, cette impression de dystopie de l’île, qui n’est pas qu’un espace bucolique, mais aussi un lieu menaçant, à la merci des tempêtes réelles et sociales. Chez elle, il y a la part d’ombre, celle du quotidien, celle des grands deuils et des défaites. Comme c’était le cas de Turner, Arseneault-Boucher sait capter le sublime, la beauté dans la terreur. Et c’est la gorge nouée qu’on rencontre et qu’on délaisse chacune de ces personnes dépeintes, aux chairs éparses et palpitantes. Insulaires.

À lire : l’irrésistible Liste 4 (p.69).

Liste 4

un plateau de bleuets
de fraises et de framboises au pied du lit
une enveloppe vert pomme pleine de cartes postales
à relire sous la pluie
un bol de coquillages égaré sur ta commode
entre deux chandails pas pliés
des cloches qui sonnent fort
dont on n’entend que l’écho au-dessus des buttes
un chemin d’asphalte en gravelle
jusqu’à descendre les pieds dans l’eau
des vêtements accrochés sur la corde
même l’automne
des draps aussi
une fenêtre au sud et un soleil qui ne se couche pas

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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