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Redonner ses lettres de noblesse au français québécois

Avec un titre comme La Langue rapaillée – Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, Anne-Marie Beaudoin-Bégin avait toutes les chances d’attirer mon attention (en cette journée où je m’étais promise d’entrer dans la librairie, acheter le dernier de Moutier et repartir aussitôt)! Et le contenu n’avait rien pour me décevoir. La préface de Samuel Archibald donne l’eau à la bouche et dès que j’ai commencé la lecture de cet essai, je me suis sentie interpellée. Tout au long de ma lecture, je comprenais et analysais des situations qui ont lieu dans ma vie quotidienne et j’ai même quelques fois été émue. C’est que, voyez-vous, je suis une grande amoureuse de la langue française. Et j’adore l’accent québécois que je voudrais bien qu’on accorde toujours au pluriel : les accents québécois, tous riches et différents, tous fiers représentants de leur région.

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Je ne vous ferai pas de résumé exhaustif car le livre est assez court, 114 pages. Beaudoin-Bégin se permet de détruire les fausses croyances qu’ont les québécois quant à leur langue, leur français «moins bon» que les autres français. D’entrée de jeu, l’auteure, linguiste de profession, nous éclaire sur ce qu’est réellement une langue : elle permet aux interlocuteurs de se comprendre. Et elle y revient souvent: tant que votre voisin peut vous comprendre, vous utiliser une langue correcte! Pourquoi alors les québécois croient-ils que leur langue est moins valable qu’une autre, que le français de France par exemple?

Il est important de comprendre, et Beaudoin-Bégin l’explique bien, que le registre familier et le registre soigné existent dans toutes les langues. Elle fait très souvent l’analogie du code vestimentaire, et j’avoue trouver cette comparaison très juste : dans un contexte de conférence, par exemple, on devra s’habiller de manière convenable, porter une cravate ou bien des talons hauts pas du tout confortables. À la maison par contre, loIMG_5417rsque l’on prend une bière avec ses chums, personne ne s’indignera d’un chandail troué ou de jeans tachés. C’est pareil avec la langue; on utilise rarement le registre soigné des conférences lors d’une soirée entre amis, on optera plutôt pour le registre familier. Les « autres » français ont également ces deux registres. Là où on se perd, c’est que les registres soignés des différents français sont tous similaires, puisqu’ils s’approchent plus du français écrit. Lorsqu’on discute avec un Français et qu’il ne comprend pas un mot de notre registre familier, on utilisera son synonyme dans le registre soigné. C’est ce qui nous donne l’impression que notre français est moins bon, on doit « l’améliorer » afin de se faire comprendre.

Ce n’est qu’une des différentes théories que j’ai découvertes, ou plutôt réellement comprises, dans l’ouvrage d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin. Elle y va d’exemples simples et d’explications précises. Elle se permet même de détruire au passage les ouvrages de références, comme le Petit Robert qui est écrit en France, par des Français, et qui considère tout ce qui vient du reste de la francophonie comme étant des régionalismes. Je ne dirais pas que La langue rapaillée est une vulgarisation des standards de la linguistique, parce qu’à certains moments j’avoue ne pas avoir compris tous les mots reliés à ce domaine que je ne connais que trop peu. Mais il s’agit certainement d’un essai utile face à la stigmatisation de notre langue. Chaque fois que je terminais un chapitre (ils sont tous assez courts, l’équivalent d’un aller-retour au travail ou à l’école en métro – j’habite assez loin de ces deux lieux, je l’avoue), je devais prendre une pause et laisser mijoter ce que je venais d’apprendre. J’ai parfois été choquée de lire que ma propre conception était biaisée, que je discriminais moi-même mes pairs pour l’utilisation de mots qui n’auraient pas été mon premier choix et qui, pourtant, sont tout autant valides.

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Je l’avoue, le passage que j’ai eu le plus de difficulté à digérer a été celui sur le français écrit. Je suis correctrice chez Le Fil Rouge, je lis beaucoup, je ris des graffitis qui comportent des fautes d’orthographes et j’ai parfois les yeux qui saignent en lisant certaines choses sur les réseaux sociaux. Pour moi, le français écrit est important, même si je ne me dis pas parfaite sur ce plan. Mais ce qu’Anne-Marie Beaudoin-Bégin en trouve à redire, c’est que la difficulté du français écrit mine la confiance des Québécois. Être « pas bon en français » équivaut à ne pas savoir écrire. L’auteure dit que ce sont deux choses distinctes, qu’il ne faut pas mélanger langue et code (écriture). Je comprends. Sauf que l’écriture aide à avoir une meilleure syntaxe et à savoir être concis. Peut-être que l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir est complexe, soit. Mais il me semble qu’à l’oral, en tant qu’interlocuteur, il est agréable de comprendre que ce participe passé était appliqué à ce mot. Ce que certaines personnes ne savent pas faire, tant à l’oral qu’à l’écrit.

Malgré ces petites confusions que j’aurais voulu partager à l’auteure au court de ma lecture, j’ai trouvé cet essai des plus pertinents. Si mon budget le permettait, j’en achèterais des dizaines de copies et je les « oublierais » volontairement dans le métro, sur les bancs de parc, dans les toilettes publiques, j’en offrirais à tous mes proches pour Noël, je les distribuerais dans les marchés et les manifestations. Bref, j’ai trouvé La langue rapaillée – Combattre l’insécurité linguistique des Québécois très intéressant et il m’a permis de me réconcilier avec toutes les variations de notre langue. La langue qu’on parle, le on incluant toujours le je. La langue que l’on conserve en vie depuis des centaines d’années, malgré les menaces qu’elle a subit. Cette langue si polyvalente, qui s’adapte aux changements de températures du froid au frette, qui s’adapte aussi à notre niveau d’en boisson. Cette langue qu’on a défendue à grands coups d’poutine pis de mots d’église. Cette langue qu’on doit néanmoins réapprendre à défendre, contre le gros méchant anglais, qui veut nous assimiler et nous mondialiser à la fois.

J’aime mon français. Je ne l’échangerais pour aucune autre langue. Mon copain est anglophone, mais dès qu’il a appris le français il tenait à acquérir l’accent québécois, et il l’utilise très fièrement. Et je l’écoute très fièrement aussi. Parce qu’il parle ma langue, le québécois. Alors maintenant, que vous soyez à Gaspé ou à Rouyn, courrez à votre librairie (allez-y en quatre-roues s’il le faut) et achetez ce petit livre. J’ai lu ma copie accompagnée d’un surligneur et je vais très certainement en relire des passages!

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