Littérature étrangère
Comment 1

Les heures souterraines

« Elle fait chaque jour ce trajet depuis huit ans, chaque jour les mêmes marches, les mêmes tourniquets, les mêmes souterrains, les mêmes regards jetés aux horloges, chaque jour sa main se tend au même endroit pour tenir ou pousser les mêmes portes, se pose sur les mêmes rampes. »

delphine

Il existe des livres qui vous accrochent de leurs griffes et qui prennent le contrôle de vous. Vous n’avez plus le choix de continuer à lire et vous n’êtes plus capables de refermer le livre avant d’avoir atteint la dernière ligne.

Les heures souterraines de Delphine de Vigan m’a prise dans son emprise et ne m’a plus lâchée jusqu’à ce que je le referme. Cela tombait bien : j’avais plusieurs heures d’avion devant moi. Mais, une fois achevé, le roman a continué à m’habiter, me donnant l’impression que je pouvais en discuter le sens pendant des heures. Un livre profond et marquant.

Il raconte en premier lieu une histoire de harcèlement psychologique au travail. Mathilde travaille dans le département marketing, pour la même entreprise depuis plusieurs années. Après avoir remis en question l’autorité de son patron lors d’une rencontre en apparence banale, elle voit jour après jour son quotidien professionnel s’effondrer. Elle perd tous ses repères dans cette compagnie qu’elle adorait et pour laquelle elle s’était donnée depuis le début, sacrifiant parfois sa famille. Son patron finit par lui faire vivre un enfer, discrètement, sans que personne autour s’en rende vraiment compte. Incapable de reprendre le dessus, Mathilde finit par mourir intérieurement à petit feu et sa vie personnelle s’en voit durablement touchée. Sans jamais prononcer le mot, on comprend dès le début du roman que Mathilde fait une dépression.

On aurait tendance à se demander : mais pourquoi ne part-elle pas plus tôt, lorsqu’elle constate que son patron la critique ouvertement et lui retire tous ses dossiers? Les heures souterraines se déroule en France, là où le milieu du travail est encore plus difficile qu’au Québec. Le marché est saturé et les gens s’accrochent avidement à leur poste puisque des emplois appréciés sont très rares. Ici, au Québec, on a tendance à beaucoup plus bouger et encore aujourd’hui, si on a étudié sérieusement et qu’on a de l’ambition, on garde de nombreuses possibilités devant nous.

Mais évidemment, on comprend vite que la situation est plus complexe, qu’on se trouve en France ou ailleurs. Le harcèlement au travail est d’autant plus fatidique, qu’il est sournois. Il est difficile de mettre le doigt sur le problème puisque justement, le harceleur fait souvent tout pour rester tout en retenue dans son attaque. Longtemps, Mathilde pense que tout se joue dans sa tête et que ce qu’elle vit reste de sa faute. Et elle se demande : « Si l’entreprise n’est pas, par définition, un espace de destruction. Si l’entreprise, dans ses rituels, sa hiérarchie, ses modes de fonctionnement, n’est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l’impunité. »

Cependant, Les heures souterraines met également en parallèle l’histoire de deux êtres brisés. On y suit en même temps le parcours de Thibault, médecin pour Urgences à domicile, qui a raté son grand rêve de devenir chirurgien. Thibault sort d’une relation destructrice avec une femme qui ne l’aimait pas, mais l’utilisait pour ne pas se retrouver seule. Le roman commence sur sa rupture qui ne lui apporte pas autant de réconfort qu’il l’aurait cru, puisqu’il est trop déjà profondément cassé.

« Il regarde la ville, cette superposition de mouvements. Ce territoire infini d’intersections, où l’on ne se rencontre pas. »

« Sa vie est au cœur de la ville. Et la ville, de son fracas, couvre les plaintes et les murmures, dissimule son indigence, exhibe ses poubelles et ses opulences, sans cesse augmente sa vitesse. »

Et c’est avec cette double histoire qu’on perçoit que Delphine de Vigan traite plusieurs thématiques. C’est aussi un livre sur la solitude; sur l’amour qui fait mal; sur les longs trajets en métro inutiles; sur la ville où les gens se croisent sans jamais se rencontrer; sur la sensation qu’au bout du compte, on s’est trompé de parcours de vie ou du moins qu’on ne choisit jamais vraiment ce qu’on devient. Et finalement, le héros du roman n’est pas Mathilde, ni Thibault, mais bien cette ville sombre avec ses couloirs souterrains sans fin.

Bref, c’est un roman qui met en scène l’urbanité et les émotions associées : dures, tristes et lourdes, mais sincères. L’auteur décrit un univers juste, très près de la réalité pour quiconque qui aurait un jour expérimenté cette solitude urbaine et cette détresse devant l’absurdité de tous ces gens marchant rapidement sans se retourner, dans les couloirs du métro pour se rendre à un travail, qui supposément les définit. Mais quand on perd foi en son travail, que devient-on?

Seulement, Les heures souterraines est rempli d’espoir puisqu’il nous montre qu’en ville, certaines rencontres rapides, même sous forme d’un simple regard dans le métro, sont plus profondes qu’on ne voudrait croire et laissent une empreinte mystérieuse chez les gens croisés, leur donnant sans cesse envie de continuer à vivre.

« Il lui a semblé que cette femme et lui partageaient le même épuisement, une absence à soi-même qui projetait le corps vers le sol. »

Cliquez ici pour voir ce livre directement sur

Advertisements
This entry was posted in: Littérature étrangère

par

Alexandra est passionnée de Zola et en a lu l’œuvre complète, mais aime tout autant les écrivains contemporains. Elle a d’ailleurs encore du mal à se remettre de sa rencontre récente avec Dany Laferrière. Elle lit avant tout pour rêver, pour comprendre une autre époque et pour se dépayser. Cela lui a donné rapidement la piqûre du voyage. Deux à trois fois par an minimum, elle part en sac à dos; parfois pour un long weekend, souvent pour près d’un mois et se sent l’héroïne d’un roman. Sans être marginale, elle tente de vivre pleinement sa vie en fuyant la routine et en remettant en question constamment ce qui semble pourtant acquis et normal par les autres. Elle tient un blogue fictionnel : Mélodie d'une jeune citadine dérangée, court plusieurs fois par semaine, bois du thé vert toute la journée et ne sort jamais sans musique dans les oreilles.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s