Littérature étrangère
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Une ville en feu

« Dans une maison aux vitres condamnées, dépouillée de tout espèce de confort, il est facile de retourner sa colère contre l’extérieur, d’attaquer cette ville au cœur de laquelle il se trouve, avec sa saleté, sa pollution, son oppression, seulement New York est bien la seule chose qui ne l’a jamais laissé tomber. »

New York. La métropole qui fait rêver le monde entier. Le multiculturalisme. La créativité. L’effervescence. L’urbanité à son excellence.

J’ai une fascination pour la vie urbaine et l’histoire des grandes villes. Pour moi, une métropole reste un être en soi et un personnage clef des romans.

Alors, quand j’ai vu dans la librairie un tout nouveau livre appelé City on Fire, New York 1977 : le roman d’une ville en feu, je n’ai pas hésité à l’acheter, malgré le prix, malgré la taille du roman qui rendrait complexe les déplacements en métro (965 pages!) et malgré le peu que je connaissais de l’histoire.

Un livre mettant ma thématique chérie en avant devait forcément être bon. Et puis, lire un bouquin aussi gros m’enthousiasmait puisqu’il permettait de repousser le moment fatidique et si terrible qu’est la fin d’un roman qui nous a plu.

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C’est en commençant ma lecture que j’ai appris toute la médiatisation excessive qui a entourée la sortie du premier roman de Garth Risk Hallberg. Ce dernier avait reçu l’avance d’argent la plus importante de l’histoire de l’édition : 2 millions de dollars. Évidemment, les journaux se sont emparés de l’histoire et n’ont cessé de revenir sur ce détail. Cette information qui a en effet moussé les ventes du livre, a aussi porté préjudice à l’auteur puisque non seulement, on attendait trop de lui (et on risquait forcément d’être déçu) mais en plus, tous les articles traitant de City on Fire, ne tournait qu’autour du fameux 2 millions.

Mais j’ai choisi de ne pas m’attarder sur ce détail. Parce que le plaisir de la lecture n’a rien à voir avec le salaire de l’écrivain.

Je me suis focalisée sur la ville. Et la ville, il y en a autant qu’on veut dans ce roman dense et noir. Ce n’est pas une métropole séduisante qui est pourtant mise en scène, mais une ville sur le point d’éclater.

New York dans les années 1970 connaissait violence, pauvreté et délinquance. Certains quartiers étaient si violents que les policiers ne s’y aventuraient pas.

Justement, l’intrigue principale tourne autour d’un coup de feu dans Central Park, le soir du 31 décembre. Le corps d’une jeune fille est retrouvé par un jeune professeur et écrivain, Mercer, qui sort d’une soirée donnée par la célèbre et riche famille Hamilton-Sweeneys.  Mercer vient d’apprendre que son petit ami est nul autre que le fils perdu Hamilton-Sweeneys, dépendant à l’héroïne et membre d’un groupe de punk adulé par les adolescents révoltés de la ville.

On suit ainsi divers personnages qui gravitent autour de cette puissante famille et de la communauté punk des bas-fond de New York. On verra bien sûr rapidement que tout le monde est lié, et pas juste par leur mal de vivre.

New York, même sombre, continue à attirer des gens de partout dans le monde, qui ne saisissent pas pourquoi ils viennent, mais ils sont attirés par cet aimant malgré eux. La métropole devient le personnage le plus intéressant de cette mosaïque de gens perdus et désaxés. Mais on s’attache tout de même à ces rêveurs qui croient à la possibilité d’une autre vie, même si ce renouveau demande beaucoup de sacrifices.

« Comment imaginer qu’il avait pu choisir de vivre ici, à une latitude où le printemps n’était qu’une variation sémantique de l’hiver, dans une cité quadrillée à la géométrie rigide que seuls un Grec ou un architecte de prison pourraient aimer, dans une ville qui produisait sa propre sauce quand il pleuvait. »

Et justement ces sacrifices impliquent souvent une solitude intense. La solitude urbaine. Les personnages se sentent tous seuls, abandonnés de tous ironiquement, dans un endroit aussi peuplé, mais ils restent là, s’accrochant en devenant dépendant de leur travail, de la drogue, du sexe ou encore de la violence. Leur solitude fait mal à lire mais permet de donner de la profondeur au livre.

« Elle se leva pour regarder par la fenêtre. De grands récifs de lumière surgissaient de Downtown. Plus intolérable encore, l’idée qu’ils ne se connaissaient pas. Si elle ne connaissait pas cet homme, elle ne connaissait personne dans cette ville de huit millions d’habitants. « 

Et puis, il y a l’apogée du livre, qui arrive beaucoup trop tard selon moi, car il met en lumière toute la complexité et la noirceur d’habiter en ville : la panne d’électricité généralisée qu’a connu réellement New York en 1977. Pendant quinze heures, New York, plongé dans le noir, est devenu un chaos. Sans repères, privés de lumière et de sécurité, les habitants sont devenus fous et ont pillé, parti des feux et se sont battus. Ils ont perdu tout sens de l’ordre social imposé intrinsèquement lorsqu’on vit en ville.

« Elle s’était fiée au principe que cet organisme, sa ville, est essentiellement bienveillant, mais il révèle son chaos insondable, son penchant pour l’abîme. »

L’auteur s’en sert pour finaliser toutes ses histoires et en donner un sens commun. Il est particulièrement intéressant de voir ces personnages, que l’on suit déjà depuis des centaines de pages, réagir à un moment aussi menaçant et violent. Mais le roman souffre justement de quelques centaines de pages en trop. Il aurait été mieux de faire déboucher le récit plus rapidement.

Sans que cette catastrophe règle tous les problèmes, elle permettra aux personnages de relativiser et comprendre un peu mieux leur place dans cette ville tentaculaire et dévorante. Et ils comprennent que cette cité est bien la leur et que même dans le noir, ils arrivent tous à se retrouver parce que celle-ci est gravée profondément en eux.

« Cette ville, ne plus la regarder serait une forme de mort. »

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Alexandra est passionnée de Zola et en a lu l’œuvre complète, mais aime tout autant les écrivains contemporains. Elle a d’ailleurs encore du mal à se remettre de sa rencontre récente avec Dany Laferrière. Elle lit avant tout pour rêver, pour comprendre une autre époque et pour se dépayser. Cela lui a donné rapidement la piqûre du voyage. Deux à trois fois par an minimum, elle part en sac à dos; parfois pour un long weekend, souvent pour près d’un mois et se sent l’héroïne d’un roman. Sans être marginale, elle tente de vivre pleinement sa vie en fuyant la routine et en remettant en question constamment ce qui semble pourtant acquis et normal par les autres. Elle tient un blogue fictionnel : Mélodie d'une jeune citadine dérangée, court plusieurs fois par semaine, bois du thé vert toute la journée et ne sort jamais sans musique dans les oreilles.

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