Littérature jeunesse
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Des albums résistants: le phénomène de la littérature subversive pour la jeunesse

Je me suis mise à m’intéresser aux « albums résistants » en littérature jeunesse suite à une conférence donnée par Marie-Christine Beaudry  dans le cadre d’un séminaire à l’UQÀM.

On appelle « textes résistants » les livres qui offrent une résistance à la lecture, c’est-à-dire qui ne donnent pas nécessairement de réponses à nos questions, qui nous font réfléchir, qui nous ébranlent ou qui nous laissent perplexes. Ces albums subversifs laissent parfois les lecteurs en suspens, finissent mal ou sur une surprise. Ils abordent des sujets controversés ou difficiles tels que la mort, la maladie, le handicap physique, la violence, etc, invitent à des réflexions philosophiques et surtout, ne proposent pas nécessairement de solution ou heureuse ou magique qui règle tout.

Intéressée, je suis partie à la recherche de ces livres. Je suis tombée sur quelques uns par hasard en fouillant dans les rayons, d’autres m’ont été suggérés. Puis, je me suis rendue compte qu’une section spéciale était réservée à ces livres, à la bibliothèque, sous l’appellation de livres « coups de poing », suggérant l’accompagnement d’un adulte à la lecture.

Parlant d’accompagnement, la lecture de ces livres subversifs dans des classes de pédagogie a créé, selon le témoignage de Marie-Christine Beaudry, beaucoup de remous. La question qui revenait était: devrait-on lire ces livres aux enfants? Pouvait-on lire ces livres dans un contexte scolaire? Quelle serait la réaction des enfants? Risquait-on de provoquer des malaises, voire de la tristesse ou de l’incompréhension chez certains? Devait-on les réserver pour un public averti, plus vieux?

Je ne sais pas si ça vous est arrivé, mais moi, je me rappelle de certains livres que j’ai lus quand j’étais pré-ado ou plus jeune, qui m’ont marquée plus que les autres, qui m’ont ébranlée par leurs sujets ou la manière dont le livre était écrit. Ces livres incarnaient l’injustice, ou la tragédie, et c’est peut-être ceux qui m’ont le plus fait réfléchir et grandir, une fois la dernière page refermée.

Et donc, personnellement, et c’est aussi le point de vue de Marie-Christine Beaudry, je trouve qu’il est tout à fait nécessaire de lire ce genre de livres aux enfants afin, justement, de leur faire voir autre chose que les livres qui finissent bien avec des « et ils vécurent heureux pour toujours ». Cela fait, selon moi, des êtres plus conscients du monde qui les entoure, plus touchés et éventuellement plus prêts à être confrontés à la vie adulte. De plus, les illustrations réussissent souvent, avec les mots, à provoquer des émotions fortes, et je dois avouer que plusieurs albums m’ont vraiment touchée.

Voici donc une sélection de quelques albums résistants qui, en mon sens, méritent d’être lus, même par les adultes!

Pour les plus jeunes ou « comment avoir un choc à la dernière page »
Bonjour Docteur de Michaël Escoffier, illustré par Matthieu Maudet
Petit loup gentil de Nadia Shireen
Poussin noir de Rascal, illustré par Peter Elliott

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Lorsque je vais rencontrer les petits du cercle de lecture, je lis toujours les livres avant, chez moi, pour savoir où je m’en vais quand je lis, bien sûr, mais surtout pour m’assurer que tout est conforme à ce que je veux leur transmettre et que c’est bien adapté à leur âge. Je vous dirais que la lecture de ces trois albums m’a donné raison de le faire! Quel choc à la dernière page!

Bonjour Docteur nous amène chez le médecin. Plusieurs animaux attendent dans une salle d’attente qu’on vienne les chercher. La fin surprend parce qu’on ne le voit vraiment pas venir. Et pourtant, on a des indices si on revient quelque peu en arrière…

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Petit loup gentil est l’histoire d’un petit loup bien gentil qui rencontre un grand loup méchant qui lui dit que pour être un vrai loup, il doit être méchant, hurler à la lune, manger des gens. Petit loup s’entraîne fort, et réussit. Il est désormais un « vrai » loup. Ils décident de fêter la victoire tous ensemble. Puis…

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Poussin noir, c’est l’histoire d’un petit poussin différent, né noir alors que tous les autres sont jaunes. Convaincu qu’il n’appartient pas à sa famille, il part à la recherche de ses vrais parents, en demandant à tous les animaux noirs qu’il croise s’ils le sont. Plus que surprenante, la fin est choquante!

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Pour réfléchir à la différence
Milos (Y’a un os) de Véronique Massenot, illustré par Isabelle Charly
Matachamoua de Céline Sorin, illustré par Célia Chauffrey

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Milos est un livre extraordinaire. Il raconte l’arrivée d’un être étrange, un squelette appelé Milos, dans un hôtel où tout est beau, parfait, rangé, harmonieux. Celui-ci se moque bien de ce que les autres pensent, bien qu’on dise toute sorte de choses sur les gens comme lui, par moquerie, ou simplement par ignorance. C’est quand Milos leur offre une paire de lunettes spéciales que tous se rendent compte qu’ils sont, au fond, pareils à l’intérieur. Belle façon d’illustrer le cercle vicieux des idées reçues et l’acceptation des différences.

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Matachamoua raconte l’histoire d’un petit ours qui, à la différence de tous les autres, naît avec une tache en moins sur le corps. Tout au long de sa vie, il ne fera rien comme ses camarades, aura certaines difficultés que les autres n’ont pas. Ce livre est un éloge à l’imagination, à la créativité et surtout à ce que peuvent nous apporter les enfants « différents ».

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Pour parler de la Deuxième guerre mondiale
Fumée de Anton Fortes, illustré par Joanna Concejo

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Attachez votre tuque, ce magnifique album aborde la question des camps de concentration avec un grand réalisme et beaucoup de vérité. Avec les mots et la vision d’un enfant, accompagné d’illustrations très poétiques, c’est un album frappant qui explique l’horreur directement. À lire.

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Pour parler du terrorisme
Les oiseaux blancs de Manhattan de Xavier Armange

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Il n’y a pas beaucoup de texte, surtout des illustrations, dans ce livre qui aborde les attentats du 11 septembre 2001. Mais celles-ci sont fortes et éclatantes. Il s’en dégage également une grande poésie, particulièrement dans l’image de ces oiseaux qui s’échappent des deux tours lorsque celles-ci s’effondrent. Une belle manière d’aborder un sujet délicat.

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Pour parler de la mort
Quartiers d’orange de Françoise Legendre, illustré par Natali Fortier

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Quartiers d’orange nous plonge dans la relation privilégiée qu’a une petite fille avec son grand père, liés par les oranges qu’ils se partagent, jusqu’au jour où le vieil homme ne se trouve plus au rendez-vous. Un livre très touchant sur la mort des gens qu’on aime, vécu par des enfants.

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Pour questionner le pouvoir politique
Les indésirables de Paule Brière, illustré par Philippe Béha

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Tout en humour, Les indésirables raconte l’histoire d’un roi et d’une reine qui décident de se débarrasser de tous les indésirables du pays. Basés sur des choix totalement arbitraires, ils finissent par éliminer presque tout le monde, jusqu’à ce que ce soit eux, qu’on désigne comme indésirables… une belle critique politique, ma foi, très actuelle!

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Pour des albums philosophiques ou « grosse métaphore de quelque chose pis ça fait réfléchir »
Tempête de Stéphane Servant, illustré par Florence Koening

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Tout allait bien dans la ville de Tempête jusqu’à ce qu’un petit nuage apparaisse. Tout le livre est consacré aux efforts donnés par les habitants pour se débarrasser de ce nuage peu bienvenu, jusqu’à ce qu’on se rende compte, une fois celui-ci enfin parti, qu’il est nécessaire à nourrir les plantes qui, sans lui, meurent. Belle métaphore d’acceptation des émotions sombres et qui parle, en mon sens (même si c’est très caché), de dépression.

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Pour réfléchir à la société
Comment j’ai raté ma vie de Bertrand Santini, illustré par Bertrand Gatignol
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Comment j’ai raté ma vie est empreint d’une très forte critique sociale. Cru, il exprime l’envers de la réussite et renverse les stéréotypes du bonheur. Le plus intéressant de cette album, et ce qui en fait sa grande force, c’est le jeu entre le texte et les illustrations, puisque l’un est complètement l’inverse de l’autre et crée un décalage qui frappe.

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La trilogie de Thierry Dedieu est remplie de valeurs comme le respect, l’entraide, la solidarité. Il met en scène la relation d’un jeune homme avec un lion, devenus malgré tout amis et liés l’un à l’autre malgré leur nature qui les pousserait à se détruire. Beaucoup de scènes sont très belles, fortes, et les illustrations sobres sont très réussies. Une oeuvre d’art en soi.

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Pour parler de liberté
Enchaîné de Valérie Dayre, illustré par Sara

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Ce livre touchant est violent parce qu’il exprime avec justesse et vérité l’enfermement, la captivité. Ce chien, qui ne rêve que de liberté, est incapable de se débrouiller dehors seul, à avoir passé trop de temps attaché. Il souhaite la découvrir, attend avec impatience les moment où son maître le fait sortir avec lui, mais même ce dernier a de la misère à le maîtriser et finit par le laisser enfermé, puis à s’en débarrasser. J’en avais les larmes aux yeux tant les mots ont bien décrit l’injustice de cette triste vie.

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Pour une histoire qui finit très MAL!
L’indien de la tour Eiffel par Fred Bernard, illustré par Francis Roca

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Dans une langue très soutenue et poétique, le lecteur se retrouve dans l’histoire d’un jeune homme, dans les années 1890, amoureux d’une femme pour qui il ferait n’importe quoi. Suite à un crime entouré d’une sorte de complot, il est poursuivi et se jettera, avec sa belle, du haut de la tour Eiffel. Ce livre coup de poing ne nous étonne pas à sa fin « choc », puisque dès le début nous savons comment cela finit. Par contre, l’histoire est frappante parce que nous avons droit à deux versions du même incident, d’abord celui de la presse, à l’aide d’un article de journal, puis celui de l’indien.

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Parfois, c’est dans de courts albums que se trouvent le plus de force. Le mélange entre texte et image crée souvent un effet double et provoque des émotions encore plus puissantes. Comme je l’ai dit, ces textes ne sont pas uniquement destinés à la jeunesse, et je vous donne le défi d’entrer dans le jeu: plongez-vous dans l’un d’eux et ressortez-en sans avoir rien ressenti, vous verrez que c’est impossible. Bonne lecture!

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