Littérature québécoise
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Trois princesses : les contes détournés de Guillaume Corbeil

C’est l’histoire d’un auteur qui décide de reprendre des contes, La Belle au bois dormant, Cendrillon et Blanche Neige, pour jouer avec, les tordre et les travestir. Le résultat, regroupé sous le titre de Trois princesses, est saisissant, à « se jeter par terre » devrais-je dire. C’est que ces contes, féministes, politiques et ancrés dans l’imaginaire social contemporain, sont tellement riches qu’on sort de cette lecture à la fois bouleversés et transformés.

Ceux qui me connaissent savent que je m’intéresse aux contes, particulièrement aux contes détournés qui envahissent depuis quelques années la production d’albums pour la jeunesse. Princes, princesses, chevaliers et fées marraines sont à nouveau convoqués dans ces contes contemporains, mais en travestissent les formes et les motifs à travers plusieurs processus de « subversion ». Des exemples? Rebelle au bois charmant de Claire Clément, Le Prince Gringalet de Babette Cole (reprise masculine de Cendrillon) ou bien encore Le Petit Capuchon Rouge de Jasmine Dubé. Bref, une caractéristique de ces albums est de proposer des renversements avec beaucoup d’humour et ceux-ci nous charment par leurs référents mis sens dessus dessous!

Les contes de Guillaume Corbeil, qui s’adressent plutôt aux adultes, détournent les histoires connues, mais n’utilisent pas ou très peu l’humour. Les textes, riches en thèmes actuels et politiques, plongent au coeur d’une réflexion complexe autour de l’image de la femme et de sa marchandisation et des stéréotypes liés à la princesse des contes. L’auteur joue avec un doigté de maître autour des thèmes du reflet (les miroirs, qui sont extrêmement présents, ont une parole et une personnalité), de la mise en scène de la beauté et surtout, de l’image.

Au sommet de la plus haute tour du plus grand château, construit sur la plus haute montagne du plus grand royaume, la reine se regardait dans le miroir. […] L’angle de sa mâchoire aurait pu être plus prononcé, releva-t-elle. Et l’espace entre sa bouche et son nez, un peu moins long. Avec le bout de son index, elle traça sur sa peau ce qu’auraient dû être ses traits. Des yeux bridés, Des pommettes saillantes. Des lèvres boudeuses et sensuelles. Quoi d’autre? Son menton… il aurait fallu qu’il retroussât légèrement. Et la ligne de ses sourcils, qu’elle fût plus arquée. (p. 11)

Le rapport au corps est aussi très présent et celui-ci est présenté de manière problématique. Par exemple, Blanche Neige, qui n’est reconnue que pour sa beauté, tente de faire valoir son intelligence et écrira son livre à même sa peau blanche, à l’aide de cendres. Et si l’importance de la beauté est critiquée, le corps est l’objet tout au long des contes d’une certaine violence, voire d’un sadisme sanguinaire, qui accompagne cette image léchée de la femme qui n’existe, dans les contes de Corbeil, que par son image. Le corps est ainsi malmené, rappelant les orteils et le talon coupés dans la version de Cendrillon des frères Grimm.

Sur la route du retour, [le chasseur] cogna à la porte d’une maison, fendit du thorax au pubis la jeune orpheline du même âge que Blanche-Neige qui lui ouvrit, arracha son foie et ses poumons et les apporta à la reine. Les abats de la princesse furent confiés au meilleur chef du royaume. La reine se délectait déjà. Elle savourerait Blanche-Neige en sauce, avec des pommes de terres et des petits pois. (p. 38)

Et finalement, on se retrouve face à des femmes souvent muettes et dont la parole n’est pas entendue, au profit de leur seule image. Ainsi, les contes de Guillaume Corbeil critiquent fortement la médiatisation du corps et de l’image de la femme dans la société contemporaine, tout en jouant avec les paradigmes du fameux « sois belle et tais-toi ».

Et pour ceux qui auraient espéré conserver la belle fin joyeuse propre à tous les contes seront déçus. Sans vous dévoiler de « punch », je peux quand même vous dire que c’est peut-être dans les chutes finales que se cristallise tout le propos de l’auteur. Les fins sont frappantes et à propos. Bref, adieu le mariage parfait, personne ici ne vit heureux pour toujours, sauf peut-être le prince, ce qui participe encore plus au contraste masculin/féminin proposé par les trois contes.

La plupart des contes détournés que j’ai lus avant celui-ci tentaient de subvertir le propos en inversant les personnages de féminin à masculin, en modernisant le contexte ou en modifiant complètement le message du conte. Souvent, on voyait venir la tangente que prenait l’histoire afin d’en modifier le dénouement pour proposer une nouvelle fin, plus féministe et contemporaine. Mais ce que j’ai trouvé le plus intéressant chez Guillaume Corbeil, c’est justement que, à la place de vouloir s’éloigner du conte en proposant « autre chose », la subversion se fait à l’intérieur même de la structure que nous connaissons bien. Les contes nous semblent alors terriblement vrais, voire ironiques et exagérés, mais cela ne fait qu’accentuer leur aspect dérangeant et dénonciateur. Également, ce n’est pas dans le propos du conte en tant que tel que se produit la subversion, car les contes ne se « dénoncent » pas eux-mêmes à l’aide de phrases ou de dialogues explicites qui les placent dans une dynamique de renversement, mais c’est plutôt dans les thèmes abordés et les images fortes qui sont proposées qu’advient la subversion. L’auteur nous laisse face à ses univers particuliers et nous en laisse savourer leur complexité par nous-mêmes, et c’est à nous de dégager ce qu’il critique.

Bref, si l’univers des contes est particulièrement à la mode en ce moment, mettant en évidence l’envie toujours bien présente de sa représentation (on n’a qu’à voir toutes les reprises qui remplissent les cinémas ces dernières années comme le dernier Cendrillon de Disney et La Belle et la bête qui sera bientôt à l’affiche avec Emma Watson, et dont seulement le dévoilement de la bande-annonce provoque des milliers de « like ») et qu’une certaine envie de les moderniser semble émerger de ce processus (la série Once Upon a Time, le roman Cinder de Mélissa Meyer, le film Maleficent de Disney), il m’apparaît que Trois princesses de Guillaume Corbeil est peut-être l’oeuvre la plus réussie en terme de détournement, puisqu’il joue avec une main de maître avec le code du conte pour en faire jaillir une critique sociale. Il faut dire que Corbeil n’y va pas avec le dos de la cuillère!

Et pourquoi pas? Suis-je la seule à penser que les contes restent pas mal, même aujourd’hui, prisonniers d’un certain imaginaire narratif unidirectionnel? Les représentations féminines des productions cinématographiques et littéraires mettant en scène des contes auraient-elles avantage à être bousculées pour s’interroger sur la place de la femme, de la princesse et d’un code « genré » et stéréotypé prédéfini? On a beau vouloir moderniser les contes, on est quand même, à mon avis, très prisonnier du fameux « happy end » où prince et princesse se marient et vivent heureux pour le restant de leurs jours.

Il était peut-être temps que quelqu’un, en l’occurrence Corbeil, propose autre chose! Vite! Plongez!

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Décidément, Marion est une fille occupée. Si elle ne se trouve pas le nez devant son ordinateur quelque part à l’UQAM, concentrée sur son projet de maîtrise, on peut la trouver dans le rayon des albums jeunesses de la bibliothèque, au centre sportif où elle s’entraîne régulièrement à la course, à l’épicerie bio près de chez elle où elle s’approvisionne en fruits et en produits santé, en train d’écrire une nouvelle pour son blogue, chez ses bonnes amies à rigoler, dans sa chambre à pianoter sur son piano ou à rêvasser de futurs projets de voyage. Hyper-disciplinée et perfectionniste, cette passionnée de littérature ne se verrait pas vivre sans Harry Potter, les carnets de notes, la nature automnale et le gâteau au chocolat. Si vous êtes chanceux, vous la verrez sans doute passer, mais dépêchez-vous, car elle marche très vite!

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