Littérature québécoise
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Montréal a chaud

Je suis tombée sur La canicule des pauvres de Jean-Simon DesRochers par hasard dans les rayons de la bibliothèque. J’ai été agréablement surprise par cette découverte. Je ne m’attendais à rien et finalement, j’ai trouvé un livre innovateur, moderne et riche. C’est un roman profondément montréalais; l’auteur y mélange l’anglais, le français, le franglais ainsi que des gens qui viennent d’un peu partout avec des passés complexes et des bagages particuliers.

Lors d’une période de canicule atroce de dix jours, on suit les péripéties de la vingtaine de locataires du même immeuble décrépi et miteux, dans le Quartier Latin à Montréal, Le Galant, anciennement un repaire abritant des prostituées.

On s’y perd un peu parfois tellement il y a de personnages, mais on finit par s’attacher à eux (700 pages laissent le temps de les apprivoiser) et ressentir la chaleur moite puante avec eux. Jean-Simon joue avec les codes narratifs pour nous aider à mieux appréhender son monde romanesque. Soudainement, on rentre dans la tête de chaque personnage et on entend la musique de leurs émotions. Puis, on se retrouve projeté dans un point de vue externe, on les juge dans leurs mauvaises décisions et on fait des liens qu’eux-mêmes ne peuvent pas faire, trop enfoncés dans leur quotidien.

Montréal qui a chaud, je connais bien et c’est même à mon avis, l’état qui sied le mieux à ma ville. Mais La canicule des pauvres dépeint aussi un Montréal un peu différent de celui que je connais : des êtres blessés émotionnellement, malades, pauvres, obligés d’avoir recours à plein de magouilles pour survivre. C’est noir. C’est triste. C’est parfois limite dégoutant. Mais c’est réaliste.

La canicule. Si caractéristique des étés montréalais, elle pousse à bout la plupart des gens. En sueur, les habitants de cet immeuble n’ont pas d’air conditionné et surchauffent dans des logements trop petits. Dans la misère, un des locataires finira par succomber sans que quelqu’un le remarque avant plusieurs jours et une autre rendra son dernier souffle seule alors que son mari était parti quelques minutes chercher désespérément un rafraichissement.

La canicule tue les pauvres.

C’est le premier roman de Jean-Simon DesRochers. Il a signé deux recueils de poésie, dont l’un, Parle seul, lui a valu en 2004 le prix Émile-Nelligan. Son talent pour la poésie se voit clairement dans le choix des titres de chaque chapitre et section. Jean-Simon s’amuse avec les mots; chaque accroche est un bijou imagé.

On n’est pas gai en lisant ce livre malgré les quelques moments de bonheur et d’espoir amoureux. Parce que tous ces êtres sont désespérés et la chaleur accablante ne fait que mettre en lumière ce qui est leur condition à longueur d’année : la solitude, le manque d’espoir et la déchéance.

« On est un enfant pis on attend de devenir adulte… on est adulte pis on attend d’être amoureux… on est amoureux pis on attend de gagner de l’argent… on en gagne un peu pis on découvre que ça change rien. » « Pis quand on finit par s’avouer que la vie, c’est jamais comme on veut… on tombe malade pis on se bat pour pas mourir. Pourquoi se battre… ça changera rien… on est toujours déçu… il se passe jamais rien… absolument rien… »

La canicule permet de faire tomber les masques et d’accéder à l’essence même des personnages. Ils sortent de leur appartement à la recherche d’un vent de fraicheur qu’ils ne trouvent pas, mais cela leur permet de se rencontrer et d’échanger. On oublie pendant quelques semaines que le Québec est froid et qu’habituellement, le monde se terre chez eux en oubliant leurs voisins.

Ça m’a fait penser à l’univers des chansons de Bernard Adamus : de la pauvreté, de l’amour, de la joie, de la faim, de la bière fraiche, des rides qui s’accumulent avec le temps qui passe trop vite. Quelques exemples à écouter ici : Y fait chaud, La question à 100 piasses et 2176.

J’ai fait aussi le parallèle avec Bret Easton Ellis dont j’ai dévoré l’œuvre quand j’étais jeune adulte avec une pointe de culpabilité d’apprécier une littérature si glauque. Si vous ne connaissez pas cet auteur, vous pouvez d’ailleurs le découvrir ici. J’ai retrouvé avec plaisir la panoplie d’antihéros à la dérive et les scènes de sexe crues.

En attendant, sans atteindre les mêmes extrêmes dépeints dans le livre, j’espère que Montréal aura bientôt à nouveau bien chaud!

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Alexandra est passionnée de Zola et en a lu l’œuvre complète, mais aime tout autant les écrivains contemporains. Elle a d’ailleurs encore du mal à se remettre de sa rencontre récente avec Dany Laferrière. Elle lit avant tout pour rêver, pour comprendre une autre époque et pour se dépayser. Cela lui a donné rapidement la piqûre du voyage. Deux à trois fois par an minimum, elle part en sac à dos; parfois pour un long weekend, souvent pour près d’un mois et se sent l’héroïne d’un roman. Sans être marginale, elle tente de vivre pleinement sa vie en fuyant la routine et en remettant en question constamment ce qui semble pourtant acquis et normal par les autres. Elle tient un blogue fictionnel : Mélodie d'une jeune citadine dérangée, court plusieurs fois par semaine, bois du thé vert toute la journée et ne sort jamais sans musique dans les oreilles.

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