Bibliothérapie, Littérature québécoise
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Pourquoi j’ai pleuré en lisant Je suis là

Mon avion décolle pour Calgary. Je bénéficie d’un luxe extraordinaire : deux sièges à moi seule. J’étends sans gêne mes affaires, m’étale confortablement. Quatre heures de lecture en perspective.

Avant de monter, j’ai glissé un tout petit livre dans mon bagage à mains. Un roman dont la couverture remarquable me rappelait un rêve récurrent. Le dernier Christine Eddie, Je suis là (2016), paru chez Alto (merci Tania!). Québécoise d’origine française, Eddie est l’auteure des romans acclamés Carnet de Douglas (Alto, 2007) ainsi que Parapluies (2011).

Davantage qu’une fiction, Je suis là est un livre comme un témoignage de cette vie qui tient bon, de cette lueur qui perturbe malgré l’apparente noirceur. Celle qui est là, entre ces pages, est bien réelle. Angèle. Sa vie de nomade tumultueuse s’arrête brusquement peu de temps après la naissance de ses jumelles, lorsqu’elle est victime d’un tir groupé. Sous la violence de l’assaut, les connexions entre le cerveau et le corps de la jeune mère s’interrompent, peut-être définitivement. Enfermée à l’intérieur, seuls ses yeux peuvent désormais parler.

Porté par la grâce des mots d’Eddie, ce qui semblait être la fin n’est que la continuité d’un quotidien nourri d’humour et d’imaginaire. Une autre forme de vie à s’approprier. Les années passent à la résidence pour aînés de Shédiac, où on se relaie au chevet d’une Angèle toujours passionnée, qui voit ses filles grandir d’une semaine à l’autre. Eddie parvient à faire ressentir une telle légèreté à partir de l’état d’enfermement le plus total.

Le cœur déjà en larmes, j’ai pleuré au moment où Angèle s’imagine s’envoler par la fenêtre, au son du concert donné en l’honneur de son anniversaire.

Une grâce inattendue me tire de mon siège et me fait tourbillonner sur le plancher, m’entraîne au-dessus des tables, m’attire vers la première fenêtre entrouverte. Mon imagination est capable de tout. Je soulève mes paupières pour ne pas tomber de trop haut. (p. 86)

J’ai pleuré d’admiration devant sa force et sa résilience surhumaines. Ce qui m’a émue par-dessous tout est peut-être cette liaison entre l’auteure et son sujet, grandes amies, conférant au récit, à cette écriture même, une affection immanente. Un livre comme acte d’amour, « parce que c’est ce que les auteures ont de mieux à offrir au malheur pour amortir son gâchis. » (p. 139)

J’étais assise seule dans l’avion, j’ai pleuré en masse. Je ne pleure jamais en lisant. J’ai terminé ma lecture beaucoup trop longtemps avant la fin de mon vol. Mes autres livres étaient dans mes bagages, hors de portée. Je suis là est resté longtemps en moi, à me hanter de son spectre lumineux, à me parler d’espoir.

Un texte d’une beauté exceptionnelle et d’une rare douceur au sein d’un horizon romanesque contemporain aux contours plutôt sombre. Pour moi, c’est une étoile (acadienne) au firmament de la littérature québécoise et une source d’inspiration à s’offrir absolument.

Eddie, Christine. Je suis là. Québec: Alto, 2016, 142 p.

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Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

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