Littérature canadienne
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Fugues quotidiennes : le pouvoir des nouvelles d’Alice Munro –

Alice Munro révèle le miraculeux dans l’ordinaire. Souvent décrite comme la Chekhov de notre époque, Munro est maître de son art : la nouvelle. Elle relate surtout des vies de femmes. Elle raconte nos voisines, nos sœurs, nos mères, nos amies; bref, elle raconte les gens qu’on connaît. On se reconnaît et on reconnaît les nôtres, les humains, dans ses nouvelles. En effet, elle est une auteure d’un talent indéniable. Trois fois lauréate du prix du Gouverneur général du Canada, Munro a accumulé plusieurs autres prix dont, ça vaut quand même la peine de le mentionner, le très prestigieux Prix Nobel pour la littérature en 2013! Seule canadienne à avoir remporté ce titre. Et une de trop peu de femmes.

Je suis grande fan d’Alice Munro! J’ai suivi un cours à son sujet et ça m’a permis de goûter à plusieurs de ses recueils. Pour cet article, je vais faire l’éloge de Fugitives, son onzième recueil de nouvelles qui lui a valu le prix Giller à sa parution, car je le trouve particulièrement savoureux, mais je vous recommande de lire tout ce qu’elle a écrit!

Paru en 2004, Fugitives (titre original : Runaway) comporte huit nouvelles. Il a été traduit en français en 2008 par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso (L’Olivier/Éditions du Boréal). Les nouvelles ont en commun qu’elles racontent différentes fugues. Dit comme ça, ça paraît simple. Mais ce l’est et ce ne l’est pas. Fugitives retrace les vies ordinaires et douloureuses des personnages qui veulent toutes fuir, mais n’ont pas toutes la force de le faire. De son style simple et éloquent, Munro traite de thèmes universels comme l’amour, la perte et la chance et également, comme dans l’ensemble de son œuvre, la mort est omniprésente.

Dans la première histoire, qui a le même titre que le recueil, Carla est prise dans un mauvais mariage et trouve enfin la volonté de le quitter. Aidée par une voisine, Carla planifie sa fuite alors que chez elle, sur sa ferme, sa chèvre chérie, Flora, s’enfuit. Les parallèles entre la chèvre disparue et Carla sont timidement établis pour faire réfléchir la lectrice sur la captivité et le coût de la liberté. Munro frappe toujours fort avec les déceptions du quotidien et Carla finit par rapidement revenir s’installer dans sa vie et son mariage déchus.

Les trois histoires suivantes racontent des fragments de la vie de Juliet, d’abord une jeune universitaire qui abandonne ses études et sa vie à l’est du Canada pour s’établir dans un petit village perdu sur l’île de Vancouver suite à une rencontre passagère avec un homme dans un train, puis une jeune mère qui retourne visiter ses parents et enfin, une mère à son tour délaissée par sa fille qui est partie dès qu’elle eut atteint l’âge adulte sans jamais redonner de nouvelles. Les cycles de chagrins se répètent et les fugues vulgaires pour échapper au blême-tiède du quotidien ne s’effacent pas avec l’émoi des années qui passent à attendre et à se refaire une vie.

Finalement, dans « Tricks », Robin, une jeune femme seule et isolée, sort de son petit village une fois par année pour assister à quelques pièces de théâtre lors du festival de Stratford en Ontario. Là, elle rencontre un homme duquel elle tombe amoureuse, qui promet de la rencontrer à la même date et à la même heure l’année suivante. Une année d’espérance et de rêve pour finir avec un revirement tout aussi shakespearien que ceux du théâtre auquel Robin assiste. Je chavire encore à y repenser!

C’est simple : j’admire Alice Munro avec une ferveur de jalouse. À chaque fois que je lis une de ses nouvelles, j’aurais voulu l’avoir écrite. Elle étonne avec sa précision des décors, une telle précision que je pourrais m’y retrouver, avec ses personnages éclopés et forts à la fois, et surtout avec la force qu’elle donne au pouvoir qu’ont les histoires. Au travers son œuvre souvent autobiographique, Munro nous prouve la dignité inhérente qu’il y a à se raconter soi-même, à reconnaître le pouvoir de sa voix.

Même si la littérature est aussi une fuite, les histoires de Munro offrent d’infinies possibilités. Pour ça, je voudrai toujours la remercier.

(Aussi à découvrir : La Danse des ombres heureuses + Amie de ma jeunesse + Lives of Girls and Women [son seul roman, pas encore traduit en français à ma connaissance] + Du côté de Castle Rock).

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4 Comments

  1. Merci pour ce beau texte sur Alice Monroe. Un autre exemple de nos deux solitudes, elle représente un monument au Canada anglais et elle est pratiquement inconnue au Québec. Vous me transmettez votre passion pour elle. Il me reste à la découvrir.

    Jean-Pierre Léger

    J’aime

  2. Ping : Autour des livres : rencontre avec Clara, collaboratrice chez Le fil rouge | Le fil rouge

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