Littérature étrangère
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Ces filles qui en savent trop

La vie n’est pas un paragraphe et la mort n’est pas une parenthèse.

 

Je ne lis pas de romans policiers.

La réponse logique pourrait facilement se traduire par le fait que je suis peureuse, que la simple idée qu’un livre trônant sur ma table de chevet contienne un tueur en série prêt à découper son voisin en julienne puisse être l’objet de mes cauchemars anticipés.

Mais la vraie réponse est que je n’y connais rien.
L’horreur s’offre à nous dans les journaux, à la télévision et au cinéma. Certains diront que c’est assez, que les bains de sang et les tueurs de masses ont été abordés assez souvent dans notre culture, qu’il faut arrêter de leur donner toutes ces attentions. Je n’ai jamais pu me faire une opinion éclairée sur la situation, puisque pour moi, la théorie abordée dans le roman policier du meurtrier en fuite reste un mythe. Même si le sujet paraît évident pour certains, il n’en demeure pas moins que quelque chose m’a toujours attirée, comme un fruit défendu.

Si je m’exalte et angoisse devant mon écran, l’idée de me plonger dans une histoire de 756 pages est parfois difficile à concevoir. J’ai souvent jugé le roman policier. Le qualifiant de prévisible, de facile ou de mauvais goût. Mais avec la lancée d’adaptations cinématographiques américaines de bon goût (plus particulièrement le dernier Fincher, brillant Gone Girl), je n’ai eu choix que de me confronter à la réalité : la littérature policière est plus que jamais en vogue.

Ainsi, courage en mains, un oeil mi-clos par peur d’avoir peur (j’ai toujours été très fataliste), j’ai décidé de m’attaquer au thriller policier.

Et je réalise que ce style, parfois pointé du doigt comme étant le vilain canard de la littérature, est un des genres les plus sous-estimés.

Car oui, la littérature policière est pertinente. Elle exige une précision indéniable, un sens du récit instinctif, mais surtout un esprit vif qui, chaque fois, surprend son lecteur.

Nous voici donc en octobre. Et quelle meilleure saison que l’automne pour se donner froid dans le dos et se réconforter auprès d’une tasse de café? Avec deux motifs très valables, je me suis donc attaquée au très médiatisé THE GIRL ON THE TRAIN, de Paula Hawkins.

La fille du train, roman paru en 2015, est considéré comme un des meilleurs ouvrages de l’année. Plus de cinq millions d’exemplaires vendus, traduit en 14 langues en plus d’une adaptation cinématographique sortie début octobre 2016, ce premier roman est un énigmatique thriller qui ne laissera aucun de ses lecteurs indifférents.

Il s’agit de l’histoire de trois femmes (Anna, Rachel, Megan) et de leurs trois points de vue sur le mariage, la fidélité et leur perception du futur. Chacune des femmes est reliée par un élément.
Plus précisément, c’est le récit de Rachel, femme de 32 ans, se remettant très mal du divorce de son mari qui vient de refaire sa vie avec sa maîtresse et leur enfant dans la maison que jadis, Rachel et lui habitaient. Depuis, elle sombre dans un alcoolisme brutal. Pour occuper ses journées et bien cacher son chômage à sa colocataire, elle entretient la même routine qu’avant, soit prendre le train de 8 h et faire l’aller-retour Londres. En chemin, elle s’affectionne pour un couple habitant le même quartier que son ex-mari. À la fenêtre du train, elle leur imagine une vie. Mais le jour où cette femme disparaît, Rachel se voit mélangée à leur affaire.
À quel prix doit-on savoir la vérité? Doit-on se craindre soi-même avant de faire confiance à qui que ce soit?

La fille du train porte bien ses allures. Ce thriller psychologique est d’une intensité rare qu’on ne peut concevoir de le mettre en pause. Il faut tout le lire, tout de suite. On est transporté par ses détails, par ses trois points de vue qui nous posent toujours la question essentielle : « Ai-je oublié un détail? » C’est un roman captivant, intense, engagé et extrêmement féministe.

La force du roman réside en sa critique sociale. Paula Hawkins a visé juste en misant sur une héroïne déchue. L’alcoolisme est un personnage phare du récit, si bien qu’il joue sur nos neurones. Affectant le vrai, cachant le faux. Il est à la fois le témoin, l’alibi et le joker du récit. Jamais un lecteur ne se sentira aussi confronté aux problèmes reliés à l’alcoolisme. Honte, mensonges, dégoût, peur… L’alcoolisme du personnage principal affecte son jugement, sa perception, si bien qu’on ne sait plus quoi croire. Cette remise en question globale captive le lecteur, le pousse à bout, si bien qu’on a peur que toutes ces pages lues et relues ne s’avèrent être qu’un simple mensonge.

Même dans toute sa laideur, Hawkins trace un portrait très féministe dépeignant trois images de femmes qu’on admire, vénère et qui en viennent à nous effrayer.
Le fait que chaque chapitre appartienne à une de ces femmes rend le récit plus constructif, plus captivant puisque, malgré leurs contradictions, elles en viennent aux mêmes réflexions générales sur leurs rôles de femmes, de mères ou d’amantes.

On mise beaucoup sur les procédés de répétitions et d’énumérations pour installer une certaine routine. On sent cette roue tourner tout au long du livre, sans pour autant savoir quand la brèche s’est faufilée. C’est une incursion dans la réalité, un livre voyeur, troublant et franc.

Si la fin m’a déçue, le roman n’en demeure pas moins surprenant et ébranlant. On nous dépeint le portrait de femmes extrêmement différentes, qui vivent selon les mêmes standards et qui sont, d’une certaine façon, prisonnières de l’image que le sexe masculin leur a infligée.

C’est un sordide jeu de chat et de souris que nous offre Hawkins. Un jeu qui persiste depuis des centaines d’années, et qui reste encore aujourd’hui, un sujet tabou de notre société.
La fille du train s’attaque aux enjeux modernes partagés par les femmes de notre génération. Soit l’émancipation, l’indépendance et l’égalité.

Le roman policier est là pour jouer sur les nerfs. Et THE GIRL ON THE TRAIN remplie complètement son mandat. Je crois que l’avantage de lire ce genre d’œuvre plutôt que de la regarder, c’est d’avoir une sorte de contrôle. Si tu n’en peux plus, tu peux toujours décider de prendre une pause, ou même de tricher et d’aller t’alimenter des dernières pages. La descente en enfer se veut plus lente, plus sordide. Et au final, on en ressort plus émerveillé, plus curieux du procédé.

J’ai peut-être été hautaine de regarder ce style de haut. En fin de compte, c’est le type de livre qui me chamboule le plus, me surprend d’une manière que je ne croyais pas possible. Le thriller est un art. Mais avant tout, c’est le fruit d’un esprit vif qui sait nous captiver dès les premières lignes.

La seule angoisse qu’il me reste, c’est de ne plus être aussi charmée, aussi captivée par un roman.


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par

Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

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