Littérature québécoise
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S’approprier ce qui nous appartient déjà

En tant que biologiste, je croyais que la seule façon de sensibiliser les gens à l’importance de protéger la nature, c’était d’énumérer les faits scientifiquement prouvés : « Un nombre X d’espèces est disparu dans le golfe du Saint-Laurent depuis cette année-là. » Ou encore « Après un déversement, un nombre Y de Québécois pourrait ne plus avoir accès à l’eau potable. » Le recueil J’écris fleuve m’a prouvé qu’on pouvait faire autrement : faire ressurgir nos sentiments pour la nature grâce à la beauté des mots et à la force de la littérature.

Trente-cinq textes sur le même thème, mais sous des angles complètement différents. Certains abordent des souvenirs d’enfance sur les rives du fleuve, les châteaux de sable, les pique-niques et la première sortie de pêche père-fils. D’autres traitent de l’importance du Saint-Laurent dans leur processus d’écriture et leur vie d’auteur. Certains dénoncent ce qu’on lui fait subir avec ironie et insolence. On fait souvent référence à son histoire, à ses explorateurs et à ses appellations, mais on est loin du manuel scolaire. On a parfois affaire à de la prose, du récit ou encore de la fiction. Peu importe le contenu ou la forme, l’amour pour le fleuve émane de tous les textes. Pierre Ouellet écrit :

« Ce grand cours d’eau, c’est le cours de notre vie : la veine émissaire de notre histoire, l’artère coronarienne de notre terre, la jugulaire d’un peuple qui sent à chaque instant le couteau du temps prêt à trancher dans son destin… »

Difficile de ne pas nous questionner sur le développement de notre territoire en lisant ce recueil.

Militer avec des mots

Créé dans la foulée des projets d’exploration et d’exploitation de pétrole comme Old Harry et Anticosti, ainsi que des pipelines de TransCanada, J’écris fleuve se veut d’ailleurs un livre-intervention. Isabelle Miron et Vincent Lambert, qui ont dirigé sa création, veulent qu’on se réapproprie le cours d’eau pour mieux le protéger. Le Saint-Laurent, c’est la porte d’entrée de l’Amérique. C’est aussi un réservoir de vie, où viennent se nourrir baleines, poissons et oiseaux marins. Pourtant, on l’oublie, on l’ignore, « on le laisse couler tout seul », disent-ils.

Mes coups de cœur? D’abord le texte de Jean Bédard intitulé Tenir au fleuve comme à la vie. L’essayiste, philosophe et romancier rappelle comment notre santé est liée à cette eau :

« Celui qui tient à la vie tient à ce que l’air soit vif et pur; l’eau, limpide; la nourriture, bonne pour la santé; le climat terrestre, stable; les conditions sociales, favorables à la paix. Il y tient. Alors, il surveille le fleuve. […] Car s’il est malade, nous le sommes tous. »

Loin de s’apitoyer ou de culpabiliser le lecteur, il recommande plutôt de faire preuve d’humilité et d’accepter d’être dans la nature, et non pas au-dessus d’elle. J’aurais eu envie de citer à peu près toutes ses phrases tellement elles sont puissantes. Je vous laisse plutôt le loisir de le lire et de vous laisser prendre, vous aussi, par l’envie de militer pour la défense du cours d’eau.

Parmi mes textes préférés, il y a l’irrévérencieux de Bernard Émond et celui sur l’appréhension de la mort et du temps pendant l’enfance, par Stéphanie Pelletier. Et l’extrait du prochain roman d’Yvon Rivard, où l’on arrive à entendre les pas du personnage sur les rives, dans les traces de Gabrielle Roy. Et aussi…

Vous voyez ce que je veux dire?

Si certains auteurs ont pris la plume spécialement pour cet ouvrage, on y retrouve aussi un extrait d’une lettre de Gatien Lapointe, écrite en 1962 pour ses amis français, dans laquelle il tente de justifier l’écriture de la poignante Ode au Saint-Laurent (à lire absolument). L’auteur dévoile ses doutes et son besoin d’approbation face à ce qui deviendra pourtant une œuvre majeure de la littérature québécoise.

Les lieux et l’ambiance importent peu

J’ai découvert ce recueil lors d’une soirée de lecture publique bordée par des notes de piano à queue et de contrebasse. J’ai été émue à de nombreuses reprises. J’ai pleuré quelques fois. J’ai acheté le recueil et l’album du groupe jazz en me disant que je voudrais bien reproduire l’expérience à la maison. Ironiquement, J’écris fleuve est devenu ma bouée de secours dans le métro. Il me fait oublier où je suis et me ramène là où j’ai grandi, sur le bord de l’eau. Le vrombissement constant des systèmes d’aération devient le bruit des vagues et les courants d’air, la brise marine. Je sens le sable sous mes ongles.

Tout au long de la lecture, j’ai tenté de définir, moi aussi, quel était mon lien avec le majestueux cours d’eau : si j’avais eu à écrire pour ce livre, qu’aurais-je raconté? Probablement une histoire de traversier. Et vous, quels sont vos souvenirs du fleuve?

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