Littérature québécoise
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Manœuvre délicate : relire Du bon usage des étoiles

C’est de plus en plus difficile pour moi de me donner le droit de relire un roman, même un roman aimé. Je me laisse prendre. Je me laisse happée par les piles de livres qui attendent, fébriles, dans les recoins de mon appartement. Par les listes que j’écris dans ma tête, après chaque rentrée littéraire. Par la nébuleuse de noms d’auteurs qui agacent le coin de l’œil, tout le temps, en périphérie des titres prioritaires – qu’est-ce que je lirai quand j’aurai lu ce qu’il faut absolument lire cette année, qu’est-ce que je lirai quand la pile du salon aura diminué de moitié, qu’est-ce que je lirai quand j’aurai vraiment le temps?

Et il y a aussi que la relecture est une manœuvre délicate, plus hasardeuse qu’une première lecture : ce qu’on y retrouve parle du passage du temps, le long de nos os et jusque dans nos méninges. Elle révèle l’écart entre ce qu’on était et ce qu’on est arrivé à devenir entre deux lectures – et ça, c’est épeurant.

Quand j’ai lu Du bon usage des étoiles pour la première fois, le roman venait d’être publié. Je me traînais à travers une fin de session particulièrement pénible. À part étudier, je faisais tout à la va-vite : manger des toasts au beurre de pinottes, me brosser les dents avec un tube de Crest ratatiné, passer de l’eau froide sur mes paupières fatiguées. Et lire des romans par bribes, presque sans reprendre mon souffle.

Ce n’est probablement pas surprenant que Du bon usage des étoiles, à ce moment-là, ne m’ait pas accrochée plus que ça.

Sept ans plus tard, je suis retombée dessus dans un aréna de Rosemont, envahi pour l’occasion par la grande vente des Amis de la Bibliothèque de Montréal. J’ai décidé de lui donner une deuxième chance. Je l’ai acheté pour la modique somme d’une piasse et je lui ai fait une place dans la pile du salon.

Le roman suit le voyage des navires Terror et Erebus, qui partent en 1845 pour l’Arctique et ses passages secrets. Le commandant du Terror, Francis Crozier, tient son journal tandis que l’expédition s’englace dans un lent désastre; en Angleterre, celle qui l’a rejeté continue sa vie mondaine, papillonnant d’un engagement à un autre. Tandis que Sophia (de son petit nom) s’étourdit dans une série de réceptions et de grandes conférences à saveur scientifique, l’équipe du navire de Crozier étouffe sous un ciel trop vaste, lourd d’immobilités. Le récit de Fortier, comme construit à partir de retailles et de moments effilochés, alterne entre ces deux pôles. Ça pourrait être un fourre-tout qui ne ressemble à rien, mais la plume est tellement maîtrisée qu’elle se tricote une cohésion fine, jamais forcée.

Difficile de ne pas tomber en amour (et en pâmoison) devant des passages comme celui-là :

Il me semble impossible, en contemplant ces forteresses de neige et de glace, de ne pas être pénétré du sentiment de sa propre insignifiance, de ne pas se savoir minuscule et superflu au milieu de tant de beauté majestueuse et sauvage. J’ai pourtant du mal à trouver chez les officiers l’écho de ce sentiment, puisqu’ils semblent pour la plupart insensibles à cette nature qui nous entoure, et dont ils ne parlent que comme si elle était quelque animal particulièrement rusé que l’on s’efforce de déjouer et de prendre au piège. Je ne peux m’empêcher de songer aujourd’hui que, s’il y a vraiment un chasseur et une proie en ce pays de glace, c’est bien davantage nous qui sommes le gibier, traqués, pris au piège, aux abois. (p. 44)

À la deuxième lecture, j’ai tout aimé de Du bon usage des étoiles : la beauté subtile et parfaite des phrases alambiquées de Fortier; les intrigues parallèles qui se parlent de façon diffuse; le dosage, la retenue, cet effort pour tout embrasser sans jamais tout dire; les travers et les douceurs, les fièvres et les naïvetés des Victoriens. L’humour, aussi – les clins d’oeil (Mr Bingley et Mr Darcy en petits chiens d’intérieur!) et le ridicule qui ne sont jamais bien loin, malgré le tragique de l’intrigue. Et surtout, surtout, le plaisir manifeste que prend l’auteure à faire roucouler ses mots d’un format à un autre, sans jamais s’enfarger dans la distance qui existe entre le journal intime, la narration à la troisième personne et la recette de plum-pudding.

Dominique Fortier. Du bon usage des étoiles. Alto, 2008, 348 pages.


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2 Comments

  1. J’ai lu ce roman dans le cadre de mon club de lecture il y a quelques années, et j’avais vraiment aimé. Ça a suscité chez moi une fascination pour l’Arctique et ses mystères… Vraiment intéressant! Aussi, je suis contente de voir que tu publies maintenant sur le Fil rouge (je te suis sur Goodreads habituellement). Bonne continuation!

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    • Amélie Panneton says

      C’est tellement fascinant, l’exploration de l’Arctique — tellement que je suis surprise qu’on m’en ait jamais parlé dans mes cours d’histoire, à la polyvalente. & merci! Je suis très contente de publier ici aussi. 🙂

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