Littérature étrangère
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Le temps des fleurs et des femmes


La curiosité est un vilain défaut à bien des égards. 
Qui n’a pas déjà mis sa main sur le four alors que tout le monde vous l’avait strictement défendu ?

Bien qu’on nous enseigne rapidement ce qu’il faut ou ne faut pas faire, l’interdit reste la plus terrible sensation. 

L’appel du mal nous fascine, parce qu’il est l’acte d’un être humain, notre égal.

C’est un miroir qu’on ne veut pas observer, de peur de s’y attarder trop longtemps et de s’y perdre. L’horreur, c’est la théorie du 50/50. Car en chaque être humain, il y a une moitié de bon, et une moitié de mal. Si nous tendons généralement vers la lumière, certains n’y retrouvent aucun confort. 
Qu’est-ce qui déclenche cette animosité ? Cet appel du chaos ? Qui peut commettre de tels actes ?

Quand le fissure apparaît, quelle marque peut-elle laisser sur nos proches et sur les générations à venir ?

C’est ce qui fait du roman The Girls un récit aussi fascinant. 
Pourquoi sommes-nous appelés par le mal ? Quel est son pouvoir de persuasion sur nous ? Mais avant tout, qu’est-ce qui fait que nous avons la capacité de flancher, ou de nous tenir droites devant l’inconnu et de décider de briser la ligne entre collectivité et individualisme ? (Beaucoup de questions, si peu de réponses, hélas…)


Peut-être que vous aussi avez entendu parlé de cette nouvelle bombe dans la littérature américaine. Un récit ravageur sur le féminisme et ses sombres années. 
Chez nos amis américains, The Girls est le nouveau roman chouchou de la presse. On vante le talent de la jeune Emma Cline, à peine âgée de 27 ans. Encensé par le Washington Post et le New York Times, ce premier roman vient tout juste d’être publié en français, et en 33 autres langues.

Un livre franc et dur qui s’intéresse au désir d’appartenance, à la dépendance, la persuasion, la soumission, ainsi qu’à la violence physique et mentale orchestrées par le sexe opposé.

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Californie. L’été. Début des années 1970. Eevie Boyd, jeune fille rêveuse âgée de 14 ans vit seule avec sa mère. Sur le point de partir pour un pensionnat, elle commence à prendre conscience des changements qui s’opèrent en elle, tant physiques que mentaux. Délaissée par sa seule amie, Connie, elle rencontrera sur son chemin un groupe de filles lumineuses à la beauté troublante. Appelée par leur liberté, elle se laisse embarquer dans leur mouvement, qui la conduira directement au centre d’une secte. Eevie réalisera bien vite que les apparences sont parfois trompeuses et qu’elles peuvent être empreintes d’une violence inimaginable.

S’inspirant librement de l’affaire Charles Manson et de la secte qu’il a opérée dans les années 70, Emma Cline nous offre un premier roman troublant et hypnotisant.

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Le premier mot venant à l’esprit lorsqu’on parle d’une secte, c’est généralement la frustration. Celle de se laisser aussi facilement persuader, de ne pas trouver le courage de partir…
Mais avec The Girls, Emma Cline s’incruste parfaitement dans le mouvement pour que cette lente descente aux enfers ne provoque aucune colère en vous. Au contraire, elle vous inspire de la peur, de la tristesse, mais surtout de la curiosité.

Beaucoup de curiosité.

 Dès les premières lignes, on nous promet un événement sanglant et tragique qui, encore à l’heure actuelle, vit dans la pensée collective de la société américaine. 
Le ton est donné. Et les 300 pages qui suivront seront d’une violente intensité. C’est un roman extrêmement bien construit. À la fois poétique, rythmé et raffiné.

On ne verse pas dans le mélodramatique. On priorise une ambiance froide et fataliste. Et c’est ce qui nous tient en haleine tout au long de notre lecture.

Devenir et définir la femme 

Le personnage d’Eevie, jeune adolescente désenchantée en recherche d’amour et d’approbation, est un magnifique portrait du deuil de l’enfance.

Et malgré tout ces changements et ces enjeux périlleux, le personnage demeure un témoin lucide.

Car les besoins d’Eevie diffèrent des autres femmes de la secte. Guidée par son éveil sexuel, elle est poussée par ce désir de liberté, de sexualité. On ressent tout le poids du premier amour et de sa gravité. Celui qui nous rend aveugle, qui nous détruit…

Ce n’est qu’en présence des filles qu’on sent l’engouement de la secte, et non en présence des hommes ou du chef gourou, ici nommé Russell.

Ce chef de meute, bien que monstrueux, nous est décrit comme un être lumineux, patient et aimant. En sachant très bien qu’il est le maître du jeu, on ne peut qu’être fasciné à chacun de ses passages. L’engouement qu’il engendre, la confiance que ses femmes lui offrent, nous rendent cet être d’un réalisme fou. Bien ancré dans le début des années 70, on sent les années dites ‘’hippies’’, la volonté de liberté et d’amour collectif. Si bien que l’idée de secte au début nous paraît poussée, on ne s’y perd pas instantanément.

On nous décrit un lieu paisible, où chacun est libre de ses actes, où femmes et enfants évoluent dans une maison délabrée de campagne, ne mangeant que des aliments périmés qu’ils ont trouvés dans les déchets et s’habillent de longues robes crasseuses.. On est d’abord charmés par cette idée, un peu happé par le vent de Woodstock.

Et c’est d’ailleurs ce qui fait la force du roman. On nous dépeint une époque encensée dans la pensée collective, mais bien différente à certains égards. Emma Cline dépeint la voracité, le badtrip des années peace and love.

<< Cela faisait si longtemps qu’aucune d’elles n’avait habité un monde où le bien et le mal existaient de manière concrète, les instincts qu’elles avaient pu posséder autrefois- le léger tiraillement dans le ventre, l’inquiétude qui vous rongeait- étaient désormais inaudibles. >>

Quand l’horreur s’immisce dans la réalité

Ce n’est que par le biais d’Eevie qu’on réalise l’ampleur des actes commis. Elle qui, secrètement amoureuse de Suzanne (nommée ainsi selon Susan Atkins, favorite de Charles Manson), commence à se sentir obligée de voler, de commettre des gestes sexuels, de devenir une femme. On la sent si fragile, mais complètement consciente que tout ce qui se produit n’est pas fait pour elle, qu’elle n’appartient pas dans ce monde.

S’évadant entre ranch délabré et la maison douillette de sa riche maman, on assiste à un changement de classe drastique. Une vie rangée de banlieue où l’argent coule à flot, face à une maison en ruine où l’unique souci est de combler les désirs d’un seul homme.

Alternant entre présent et passé, on constate les traumatismes encore présents d’une Eevie plus âgée. On la sait femme, mais on la sent encore si fragile, comme si cette période si importante au développement d’une femme lui avait été volée, et que cette vie ne lui appartenait plus.

Cette différence de temps nous permet aussi d’observer que le combat des femmes n’est pas encore gagné et que la violence, même si elle n’est pas toujours de nature physique, a une portée inimaginable sur le développement des femmes et sur la confiance qu’elles accordent au monde qui les entoure.

<< Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont terriblement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu. Les chansons pop à l’eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme <<coucher de soleil>> et <<Paris>>. Puis on leur arrache leurs rêves de manière si violente : la main qui tire sur les boutons du jean, personne ne regarde l’homme qui crie après sa petite amie dans le bus. >>

Préférant mettre de l’ampleur sur le mouvement que sur l’acte, l’auteur nous dépeint les horreurs commises à la toute fin du roman, et ce, assez rapidement, toujours en gardant un ton froid et distant. 
Comme si cet acte violent et sanglant n’était que la réponse finale, mais pas le build up. Le dernier chapitre nous transperce profondément, happé par ce sentiment d’alerte, cet appel d’air.

The Girls nous permet d’avoir un regard différent sur le féminisme et sur le désir d’appartenance.

C’est la peur aux os, celle qui habite encore aujourd’hui les femmes. C’est l’idée de regroupement, de collectivité et d’unique façon de raisonner.

C’est un livre brillant qui dépeint une époque trouble ainsi que l’émancipation des femmes et de ceux qui en ont profité à leurs dépends. Un des romans les plus frappants que j’ai eu le chance de lire dans les dernières années. Livré avec justesse et poésie, on est happé par le talent indéniable d’Emma Cline. 

Jamais l’horreur n’aura été aussi haletante, glauque et florale.

Un livre pour ces femmes qui ont eu peur, et qui vivent encore aujourd’hui dans l’angoisse.

Car même dans les périodes les plus sombres, il ne faut parfois se fier qu’à soi-même pour raviver la lumière.

Si le mal est présent en chacun de nous, et bien la force reste encore aujourd’hui notre plus grand acquis.


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par

Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

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