Littérature québécoise
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Laurie Bédard : poésie noctambule

Paru en octobre 2016 aux éditions Le Quartanier, série QR, Ronde de nuit est le premier recueil de la jeune auteure montréalaise Laurie Bédard, que j’ai eu la chance de connaître au département de littérature de l’Université de Montréal. Elle propose dans cette incursion poétique des textes à la fois évocateurs et d’une grande précision. Dans une déambulation noctambule en demi-teintes, elle parle de latence et d’état en suspension. Au centre de ces espaces voilés, peut-être même feutrés, se déplient les corps et leurs limites, leurs fonctions et leurs frictions bien anatomiques. Prenant les allures d’une expérience évanescente, cette lecture s’est avérée pour moi d’une sensorialité physique assez percutante, que je tenterai de mettre en mots.

C’est au « tu » presque sentencieux que s’adresse cette voix d’outre-tombe qui ouvre le recueil et installe ces corps. Il faut souligner d’abord la rythmique particulière, que l’on sent intuitive et qui nous attire dans cette ronde. Entre flot et retenue, l’oscillation surprend et trouve son souffle dans l’entre-mot, déliant les remparts interprétatifs. Le vocabulaire vif brille de sa banalité et tire vers soi les forces primaires de mots.

ce n’est pas une course

c’est la plus ordinaire

continuité du monde

qui se joue

dans tes pas

(« 2. Au commencement il n’y a rien », p. 36)

Le style est tout sauf mirobolant, plutôt d’un fini mat, lisse et profond, comme celui d’un ciel à défaut d’étoiles. C’est la rue, la maison, le corridor. Pourtant la nature frissonne toujours non loin, envahissant les creux, s’intégrant même parfois à la matière humaine ainsi qu’en témoigne particulièrement « 5. Dors figure sauvage » (59). Si la nuit règne, ce n’est pas parce qu’il fait sombre que la vie s’est arrêtée. L’une des forces de l’auteure est d’ailleurs sa capacité à révéler la présence des choses non vues. De son regard oblique porté vers des relations et des mouvements métaphysiques qui nous habitent sans qu’on ne le sache, émerge comme un traité de l’invisibilité aux droits acquis.

Cyclicité et retour du même traversent ces chorégraphies nocturnes, en attente d’une finalité. Dès le départ, les temps semblent déjà usés, fatigués. On arrive ici au milieu d’une ritournelle, d’une ronde qu’il est impossible de quitter. Une danse à laquelle nous avons l’étrange sentiment d’avoir déjà participé, sans pouvoir identifier la source de cette impression.

la nuit l’iris se retourne dans tes yeux

tu te souviens d’une toupie folle

aucune image pour s’arrêter dedans

tes souvenirs se regroupent aléatoirement

creusent un ravin chaque côté de ton passage

événements, visages

tu visites pour la première fois toutes tes maisons

tu t’agenouilles dans chaque recoin

refais l’index des sensations probables

marches en somnambule sur tes chemins de perdue

 

(« 1. Tu danses » p. 18)

Les six tableaux composant le recueil suggèrent des doubles fonds funestes, exhumant la décrépitude de toutes choses à la manière d’une vanité. C’est aussi la nuit comme une bouche béante devant laquelle il vaut mieux danser que de rester figer, et c’est peut-être cette mobilité anxieuse qui m’aura le plus troublée et fascinée dans Ronde de nuit. Laurie Bédard convoque un retour à un ordre organique puissant, un règne possédant ses propres lois et ignorant les nôtres, pour y jeter ses vers lucides empreints d’une mélancolie savoureuse qui nous contamine. Et à l’auteure, j’ai envie de demander : cette voix qui nous accompagne et nous tutoie sans cesse, serait-ce donc celle de la mort?

Bédard, Laurie. Ronde de nuit. Le Quartanier, 2016, 76 p.

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par

Fanie est étudiante au 3e cycle en Études littéraires à l’UQÀM. Enfant, elle avait tendance à se battre avec les ti-gars dans la cour d’école, ce qui expliquerait peut-être pourquoi elle rédige une thèse sur les figures de guerrières des productions de culture populaire contemporaine. Son arc comporte quelques cordes; en plus de faire partie de l’équipe des joyeuses fileuses, elle codirige le groupe de recherche Femmes Ingouvernable, collabore à la revue Pop-en-stock, à la revue l'Artichaut, ainsi qu’au magazine Spirale. À part de ça, elle a écrit le roman "Déterrer les os" (Hamac, 2016). Dans son carquois, on trouve un tapis de yoga élimé, un casque de vélo mal ajusté, trop de livres, un carnet humide, un coquillage qui chante le large et une pincée de cannelle – son arme secrète ultime contre les jours moroses. Féminisme et végétalisme sont ses chevaux de batailles quotidiens.

2 Comments

  1. Amélie Panneton says

    « Le style est tout sauf mirobolant, plutôt d’un fini mat, lisse et profond, comme celui d’un ciel à défaut d’étoiles. » Beau. ❤

    J’aime

  2. Ping : Les coups de coeurs littéraires 2016 des fileuses | Le fil rouge

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