Féminisme
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Féminisme et végétarisme

J’ai d’abord été drôlement interpellée par la couverture un peu rétro de La politique sexuelle de la viande. C’est ensuite son sous-titre qui m’a convaincue de le prendre sur la tablette de la bibliothèque : Une théorie critique féministe végétarienne. Je trouvais cela à la fois tiré par les cheveux et un peu prétentieux, bien que je me considère comme féministe et que le végétarisme occupe une grande place dans ma vie. J’étais très curieuse de savoir comment les deux pensées pouvaient se retrouver dans un ouvrage (très épais d’ailleurs)…

Présentation

L’essai The Sexual Politics of Meat : A Feminist-Vegetarian Critical Theory a été publié pour la première fois en 1990, aux États-Unis. Ce fut un grand succès immédiatement. Il a été réédité dix ans plus tard, puis un autre dix ans après. Déjà traduit en allemand, en portugais et en coréen, ce n’est que cette année (2016) qu’une version française a vu le jour.

L’auteure Carol J. Adams fait le rapprochement entre les revendications des mouvements féministes et des regroupements végétariens. Mais plus encore, elle étale de nombreuses références culturelles, actuelles, comme datant de plusieurs siècles, qui ont formé notre esprit à croire que la viande, signe suprême de la virilité et de la puissance physique, revenait de droit à l’homme, blanc de surcroit. Elle était bien consciente qu’une telle théorie féministe-végétarienne allait faire jaser, mais surtout être démentie par les plus fervent.e.s mangeur.se.s de viande. C’est pourquoi elle a longuement pensé ses écrits, elle a fait beaucoup de recherches dans ce qu’elle appelle la littérature de la viande et elle s’est intéressée aux réactions des gens à qui elle en parlait, tant à des groupes végétariens qu’à des féministes extrémistes qui consommaient de la chair, qu’à des militants pour toutes sortes de causes, végétariens ou non.

Impressions

J’ai d’abord été sceptique à la lecture des premières pages. C’est que, comme il s’agit de la traduction d’une réédition de réédition, il y avait de nombreuses préfaces : préface à la traduction française par Élise Desaulnier, préface du vingtième anniversaire, préface du dixième anniversaire, préfaces d’origine de l’auteure et de Nellie McKay. Chaque préface répétait plus ou moins la même chose et j’ai commencé à trouver ça lourd. Mais j’ai continué ma lecture, curieuse d’en apprendre plus sur la fameuse littérature de la viande.

J’ai finalement été satisfaite de ce qui m’était proposé. Il faut dire que j’adore lire à propos d’écrits importants sans avoir à les lire moi-même et ainsi recevoir uniquement les informations pertinentes. J’ai donc été servie : Carol J. Adams étale un nombre très impressionnant de références littéraires, toutes pertinentes pour sa revendication. Chaque extrait, pris individuellement, ne m’aurait pas particulièrement mis la puce à l’oreille quant à l’influence carnivore qu’il exerce sur le lecteur. Mais tous rassemblés ainsi et commentés par l’auteure, on réalise l’ampleur des dégâts.

Interprétation

Non seulement la consommation de chair animale nous est-elle normale, elle est considérée comme nécessaire par une très grande majorité de la population. Encore plus, surtout en temps de guerre ou de grande dépression, la viande est considérée comme nécessaire à l’homme. Lorsque les portions sont rationnées, la protéine animale est réservée aux hommes et les femmes se contentent de légumes. Dans une société évoluée moderne, l’homme végétarien est considéré comme moins viril, plus efféminé. Encore aujourd’hui, malgré les recherches qui affluent contre cette idée, la viande est estimée par plusieurs comme seul et unique apport en protéine.

On ne peut en vouloir à personne, sinon à tout le monde. L’impression de virilité qui découle de la nutrition carnée est une idée ancrée dans nos esprits depuis les débuts de l’ère actuelle. Autant les publicités télévisées nous convainquent que les vrais hommes mangent du steak, autant les ouvrages d’il y a un siècle réservaient la nourriture végétale à leurs personnages féminins faibles et sans convictions.

Carol J. Adams donne entre autres l’exemple de la Créature de Frankeinsten dans le roman de Mary Shelley, invention vivante à l’apparence monstrueuse qui doit prouver sa gentillesse. La Créature, accusée injustement de meurtre et que l’on sait profondément aimante, est… végétarienne. N’est-ce pas incroyable que le roman, connu mondialement et encore aujourd’hui lu à des fins de recherches et d’analyses sur une foule de sujets, ne soit presque jamais interprété d’après ce détail? Il a bien sûr fait l’objet de quelques études, mais c’est rarement ce qui ressort de cette lecture classique.

C’est que l’association viande = puissance et légume = fragilité est si présente partout et tout le temps qu’on n’y porte aucune attention. Il a fallu un bouquin de presque 360 pages pour me le faire réaliser, alors que je suis confrontée à cette vision presque quotidiennement. Cette vision de l’alimentation peut effectivement être considérée comme patriarcale. Le lien entre le végétarisme et le féminisme n’est pas si difficile à accepter, mais encore faut-il ouvrir les yeux sur ce problème.

Je suis donc plutôt satisfaite de ma découverte et je m’avoue déçue qu’une version française mette tant de temps à arriver. Mais le sujet est, malheureusement, encore d’actualité et les propos de l’auteure font encore réfléchir à la société dans laquelle nous évoluons. Ouvrage très dense, La politique sexuelle de la viande ne se veut pas une élaboration de théories féministes destructrices qui veulent la mort de la consommation patriarcale de la chair animale, comme je le croyais au départ, mais bien une présentation de la culture carnivore et des perceptions à déconstruire pour cesser l’exploitation d’espèces considérées comme plus faibles.

Lorsqu’on cessera de diviser le cadavre animal de sa chair consommée, peut-être cesserons-nous également de séparer l’identité féminine de son corps sexué.

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