Littérature étrangère
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Le grand cahier d’Agota Kristof

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La trilogie des jumeaux, zoom sur Le grand Cahier

 

« Un roman magnifique sur le déracinement, la séparation,

l’identité perdue et les destins brisés dans l’étau totalitaire. »

L’Express

Agota Kristof, auteure hongroise décédée en 2011, fût romancière, poétesse, écrivaine et dramaturge. Elle écrivit la plupart de ses œuvres en français, sa deuxième langue, qu’elle considérait comme une langue « ennemie ». Le grand cahier fait partie de la Trilogie des jumeaux.

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Résumé qui peut sembler banal

Deux jumeaux, Klauss et Lucas, sont déposés bien contre leur volonté chez leur grand-mère (qui fait passer la mère d’Aurore comme une biche) parce que la guerre qui sévit force leur mère à prendre cette difficile décision. Instinct de survie oblige. Ils tenteront de survivre à cette femme immonde, au froid, à la faim et à cette cruelle réalité dans laquelle ils sont forcés d’évoluer. Ils amorcent cette auto-analyse/éducation de leurs apprentissages, tant monstrueux que fascinants, ils rejettent les valeurs apprises et la morale pour créer leur propre système de fonctionnement.

Aucuns lieux communs

L’écriture de Kristof est froide, factuelle, cinglante, analytique, témoin objectif de ces deux (très) jeunes garçons. Les chapitres sont courts, concis, rapides, parfois quelques pointes d’humour noir s’y glissant, aucune phrase n’y est superflue. Je me suis trouvée à parfois lire les yeux mi-clos tant quelques scènes étaient pour moi abjectes. C’est totalement déroutant au début, aucun lieu commun pour prendre ses repères. J’ai adoré cette impression de perdre pied lorsqu’on amorce la lecture à l’entrée dans ce monde… bouleversant. N’est-ce pas là les caractéristiques de toute guerre? Cruelle, perverse, abjecte, brutale, intransigeante, incompréhensible et sadique ?

Quel cadeau !

J’ai reçu en cadeau  « La trilogie des jumeaux » par un ami cher, affichant un sourire fier et l’air insistant, me disant que je devais découvrir cette œuvre. Livre rouge écarlate, une bonne brique (j’ai eu la chance d’avoir la trilogie, mais vous verrez, vous irez courir chercher les tomes suivants quand vous refermerez le grand cahier), n’ayant jamais entendu parler de cette auteure. Je me plongeai dans le grand cahier avec beaucoup de candeur, d’innocence… le réveil fut, disons, brutal!

Beaucoup de critiques lui ont reproché le coté sadique. Je vous assure, rien n’est gratuit ou ajouté par voyeurisme. Tout est… essentiel. Pervers et troublant, mais essentiel. Les jumeaux, toujours identifiés en « nous » ne formant qu’une seule masse, évoluant tant bien que mal dans cette guerre non identifiée, dans ce pays non existant. J’ai beaucoup aimé que l’auteure n’identifie pas clairement les lieux, même s’il est aisé de faire le lien avec la réalité de l’auteure.

Les fils de chienne

Premier des nombreux petits noms affectueux (!) que grand-maman leur donne entre deux taloches et une longue liste de tâches à réaliser, les jumeaux fusionnels arrivent dans une réalité qui leur était jusque-là étrangère.

« Mais il y a les mots anciens.

Notre mère nous disait: mes chéris, mes amours, mon bonheur, mes petits bébés adorés…

Quand nous nous rappelons ces mots, nos yeux se remplissent de larmes.

Ces mots, nous devons les oublier parce qu’à présent,

personne ne nous dit des mots semblables et parce que le souvenir

que nous en avons est une charge trop lourde à porter. » (page 27)

 

Ils développeront au fil de l’histoire leurs propres méthodes pour s’endurcir s’ils veulent survivre. Ils cessent de demander, ils cessent de jouer. Tout est impératif, détachement et test ultime.

Tout y passe, annihiler la capacité de rêver, d’imaginer, anesthésier l’émotivité ainsi que, bien sûr, la destruction de tous les liens possibles. Le lecteur est témoin de leur ascension hors d’eux-mêmes, hors de leur humanité, de leur processus de désensibilisation qui fait d’eux autre chose que les enfants qu’ils sont.

Tu es faible ? Tu crèves.

Les développements toujours plus intenses, dans les diversifications des entraînements des gamins mènent invariablement aux pires comportements; dépravation, bestialité, banalisation des pires horreurs, interactions toujours de plus en plus rêches, catalogue de déviants sexuels (les adultes autour les enfonçant encore plus), servante urophile, la petite voisine initiée à la zoophilie… Les jumeaux ne sont pas attachants, mais impossible de ne pas continuer la lecture. Jusqu’où l’auteure ira t-elle? Est-ce qu’immanquablement la guerre produit des humains comme ceux-ci? Est-ce que le contexte les entourant peut justifier tout? L’auteure propose une vision bien cynique de l’auto-éducation. Est-ce la vie qui rend l’humain mauvais? L’éternelle question.

Mais tu dois poursuivre l’aventure

Ce livre n’est pas seulement l’étalage de sombres et scandaleux comportements; à la toute fin du grand cahier, vous vous sentirez obligés de dévorer les suites. Je ne vendrai pas de punch, mais vraiment, la grande finale est plus que renversante, époustouflante, à couper le souffle ! Vous ne regretterez pas, promis, promis.

La grand-mère se limant les griffes, jouissant de ce pouvoir véreux exercé sans honte, des jumeaux se préparant à la vie dure et sans pitié, des phrases qui claquent, fortes, froides, une écriture addictive, cette œuvre est sans contredit un point marquant dans ma découverte d’auteures coup de foudre. Ah… Ai-je mentionné qu’en France, Le grand cahier fait partie des lectures au curriculum des ados à l’école ? Allez… plongez… vous ne le regretterez pas !

Quelques adaptations

De loin pour moi la plus près des émotions que j’ai pu ressentir à la lecture de ce chef-d’œuvre, le film Hongrois de Jànos Szàsz, « Nagy Fuzet » dans son titre original,  gagnant de plusieurs prix et distinctions. Vous pouvez visionner la bande-annonce ici.

En 2012, présentée au théâtre Outremont avec Olivier Morin et Renaud Lacelle-Bourdon, adaptée par Catherine Vidal, une superbe pièce. Je m’en mords encore les doigts de n’avoir pu me procurer des billets à temps ! Voici quelques souvenirs ici.

Bonne lecture !

les coffrets le fil rouge, boites à abonnement, les livres qui font du bien,

 

 

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Audrey Desrosiers allie la musique, la danse, le théâtre, les performances, les arts visuels, les installations photos et les essaies littéraires. Un même sujet de recherche, plusieurs langages utilisés. Elle propose une réflexion sur la dématérialisation des limites personnelles, le corps et ses représentations, la distanciation du Soi et des territoires communs entre ceux-ci. Comment entrer réellement en collision avec soi, avec l’Autre. Elle est surtout, une lectrice passionnée et désobéissante depuis son plus jeune âge. Elle apprécie les lectures d'horizons parfois moins fréquentés. Hypersensible et exubérante, elle reçoit les mots avec son corps puis apprécie transmettre le tout avec des images bien à elle !

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