Bande dessinée et roman graphique
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La fin de l’innocence

L’été est une saison unique. Chaque année, elle nous tient en haleine par son imprévisibilité. C’est elle qui anime les conversations et les espoirs de chacun. Elle marque la fin de l’hibernation et le début d’un souvenir ancien. Elle se dissocie des trois autres par sa légèreté, ses chaleurs et ses nuits sans fin. C’est le temps des glaïeuls, de l’amour et de la nouveauté.
Je garde un souvenir précis de mes étés de jeune adolescente. Ces 2 mois qui nous semblent éternels et qui nous dissocient de la tempête qui gronde entre les casiers de la jungle du secondaire. C’est le seul moment où rien ne nous oblige à quoi que ce soit. Pas besoin de fuir, de faire semblant, de survivre. C’est la possibilité infinie de slush, de premières bières et de marathon THE O.C. (j’avais une belle vie, eh oui).

C’est être soi-même complètement, et c’est se découvrir à travers nos propres yeux. 

C’est aussi la fin de l’innocence, l’éveil des sens et de l’émancipation. C’est s’opposer à toute figure parentale, être curieux au point de ne pas pouvoir envisager les conséquences de nos actes. 
C’est regarder le monde changer et accepter qu’il y ait une place pour nous quelque part.

Ce moment rempli d’amour et de confusion est un pas important dans nos vies. Et même si ces étés ne peuvent parfois représenter qu’une vaste virgule d’une période tourmentée de nos vies, il n’en demeure pas moins que ces étés ont existé, et qu’ils nous ont transformés. C’est d’ailleurs la ligne conductrice du roman récipiendaire du prix Eisner 2015, Cet été-là.

Il n’est jamais trop tard pour découvrir des œuvres marquantes. Et bien qu’à l’affût de tout l’amour médiatique offert à l’œuvre, je me suis dernièrement laissée charmer par les couleurs utilisées et les thèmes évocateurs abordés. Avec le recul, je sors happée par ce magnifique roman graphique, écrit et illustré par les cousines Tamaki, Jillian et Mariko. Chérie par le New York Times, le magazine Times, Cet été-là est une merveilleuse œuvre qui illustre bien le chemin qui sépare l’enfance à l’âge adulte. C’est une ode à la curiosité et à la jeunesse.

Il s’agit du récit de Rose, 13 ans. Depuis qu’elle est toute petite, à chacune des vacances, elle se rend au bord du lac Awago avec ses parents, là où la famille y loue un cottage. Elle y retrouve son amie Windy qui vient tout juste d’avoir 11 ans. Chaque été est l’occasion parfaite pour écouter des films d’horreur en cachette, passer ses journées à la plage ou dormir à la belle étoile. Mais c’est surtout l’occasion parfaite pour elles de prendre conscience que rien n’est éternel, et que l’adolescence est un combat bien plus difficile qu’elles peuvent imaginer.

Souvenir lointain

D’emblée, Cet été-là est une œuvre charmante, touchante et essentielle. On est rapidement happé par le réalisme et l’honnêteté des relations que les personnages entretiennent entre eux. Dès les premières pages, les auteurs n’essaient pas d’implanter une certaine idée. Au contraire, c’est au lecteur de s’habituer au climat et au rythme. Les auteurs installent rapidement la coupure de la routine. On sent la fébrilité, le calme, mais aussi une certaine tension. Comme si on savait déjà que cet été-là serait différent des autres, marqueur de changement et de nouveauté.

La plus grande force de l’œuvre réside en l’harmonie qui règne entre illustration et narration. Jillian Tamaki et Mariko Tamaki ont réussi à trouver le juste milieu entre les deux. Ainsi, on ne déborde jamais. On laisse beaucoup de liberté aux illustrations. Plusieurs pages sont empreintes d’images sans pour autant chercher à mettre des mots sur celles-ci. Ces moments sont marquants et intrigants. Ils permettent aux lecteurs de s’identifier, d’entrer dans l’esprit du personnage ou de s’approprier la situation. Les couleurs utilisées sont magnifiques. Le bleu, le mauve ainsi que le noir et le blanc viennent donner le ton de l’œuvre. On se sent bercer par les vagues ou à l’écoute du vent qui souffle dans la forêt. Chaque petit détail sensoriel est palpable.

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Jeunes filles

Ce qui nous charme, c’est la candeur des deux jeunes femmes. On nous livre un portrait sincère qui ne tombe pas dans le cliché et sans jamais chercher à infantiliser les personnages. Ce sont leurs propres yeux qui dictent l’action. 
La différence entre les deux jeunes femmes est aussi bien explorée. Windy, la cadette, est ainsi moins mature, plus éparpillée et encore facilement impressionnable. Elle qui n’attend pas l’approbation des autres pour montrer ses nouveaux mouvements hip-hop ou pour ridiculiser les garçons qu’elle croise au dépanneur. Quant à Rose, qui vient tout juste de toucher ses 13 ans, on la sent plus gênée face aux changements qui opèrent en elle. Elle est aussi plus attentive à tout ce qui l’entoure. Ainsi, les garçons n’ont pas le même effet sur elle. L’attirance, la curiosité et l’envie sont des sentiments naissants, mais déjà bien ancrés chez le personnage. 
Même chose quant à sa relation avec ses parents. Rose se détache de sa mère, qu’elle accuse d’être triste et déprimée sans trop chercher le pourquoi du comment. Si le père tient le beau rôle, on assiste tranquillement à un renversement de situation, à l’acceptation que parfois, certains problèmes nous dépassent et sont beaucoup plus gros que notre petite personne. C’est aussi un premier pas vers l’âge adulte que de voir ses parents fragiles et courbés. Rose en prend pleinement conscience, quoiqu’elle ne souhaite pas être associée aux problèmes, préférant la quiétude de l’enfance au bourdonnement des grandes personnes.

Les personnages qui gravitent autour d’elles sont aussi très importants. Chaque petit détail n’est pas négligeable. Que ce soit l’homme qu’on magnifie, ou la figure féminine qu’on ridiculise, les deux jeunes filles sont encore à mi-chemin entre la méchanceté de l’enfance et la lucidité du monde adulte. Qu’est-ce qui est bon de croire? Mais surtout, doit-on toujours avoir une réponse à nos questions?


Cet été-là est une œuvre empreinte de nostalgie, d’une douceur parfois violente et de curiosité. On savoure l’œuvre. Ces quelque 300 pages sont éternelles et jamais l’envie d’éterniser un livre ne se sera autant matérialisée. 
Même si l’action manque, on assiste à des moments marquants, voire même extraordinaires. C’est le cheminement de l’esprit de jeunes filles qui prennent conscience des enjeux auxquels elles devront faire face en tant que femme, dans une société moderne.
C’est un roman graphique marquant qui illustre parfaitement cette période charnière sans points de repère. On ne sort pas indemne de notre lecture. Bien au contraire, les deux auteurs ont réussi à nous amener dans divers états. Ainsi, on se sent nostalgique, triste et rempli d’espoir.

À peine le printemps entamé que, déjà, nous replongeons dans ces vieux souvenirs. L’été dernier n’est plus qu’un vague souvenir, certes, et pourtant, le seul fait d’y penser nous rend fébriles, excités et curieux de la suite des choses. Car il est bien vrai que l’été est magique. Même adulte, il me procure encore le même effet que lorsque j’étais enfant. Les slushs se sont transformées en brunchs tardifs et les binge watching ont laissé place à la ville et ses festivals. Mais c’est encore le même état. La même satisfaction. Comme quoi, certaines choses ne changent jamais. Elles demeurent simplement figées dans le temps, elles sont éternelles.

Et vous? Quelles lectures saisonnières ont marqué votre adolescence?

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