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Saveurs et littérature : le délice des mots de Muriel Barbery

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Pourriez-vous raconter en détail toutes les sensations vécues lors d’un repas récent?

Si comme moi vous mangez en vous occupant à autre chose « pour ne pas perdre de temps », cela risque d’être difficile. Lire Une gourmandise de Muriel Barbery pourrait non seulement changer votre relation avec la nourriture, mais aussi avec ce que voient vos yeux, ce que touche votre peau et ce que hume votre nez. Une sorte d’éloge au « moment présent », sans jamais faire référence à ces deux mots galvaudés.

Une gourmandise est le premier roman de l’auteure française Muriel Barbery. J’y ai retrouvé avec plaisir des personnages de son grand succès de 2006, L’élégance du hérisson, qui gravitent tous autour du 7 rue de Grenelle, un immeuble de luxe d’une ville qui pourrait être Paris. Le cœur de l’histoire du premier roman est en effet la trame de fond du second. On renoue donc avec les savoureux personnages de Barbery, mais aussi avec toute la lucidité et l’intelligence des mots de l’auteure.

Un personnage à la fois adulé et ignoré

Le protagoniste vient de recevoir une condamnation à mort. Son cœur se fatigue, et il ne lui reste que 48 heures à vivre. Sort ironique pour ce critique culinaire renommé et cet homme au cœur dur, qui croyait bien un jour succomber à l’essoufflement de son foie ou de son estomac. Plutôt que de voir pour une dernière fois les siens, il décide d’écouler ses dernières heures dans son lit à explorer ses souvenirs à la recherche d’une saveur, et pas n’importe laquelle :

Je vais mourir et je ne parviens pas à me rappeler une saveur qui me trotte dans le cœur. Je sais que cette saveur-là, c’est la vérité première et ultime de toute ma vie, qu’elle détient la clef d’un cœur que j’ai fait taire depuis. Je sais que c’est une saveur d’enfance, ou d’adolescence, un mets originel et merveilleux avant toute vocation critique, avant tout désir et toute prétention à dire mon plaisir de manger.

Il faut dire que cet homme adulé par le monde gastronomique s’est entièrement consacré à sa carrière et a raté sa vie de famille. Il n’aime pas ses enfants, « ces trois êtres sans saveur sortis des entrailles de [s]a femme » et n’éprouve aucun remords. « [L]a seule paternité que je revendique, c’est celle de mon œuvre », dit-il. Quant à son épouse, elle vit tel un fantôme dans l’ombre du Pape de la gastronomie, qu’elle aime et admire.

Ainsi, personne ne vient rendre visite au mourant, à l’exception de son neveu Paul, ayant depuis longtemps accepté de subir sans broncher les affres de son oncle afin de profiter de sa notoriété et de son expérience.

On apprend à découvrir le tyran – et toute la profondeur du personnage — au travers des pensées de ceux qui ont gravité autour de lui : sa femme, son médecin, ses maîtresses, son apprenti, la mendiante au coin de la rue, la gouvernante, son chien et son chat. Même la statue qui décore son bureau, l’ayant longuement observé, fait part de son point de vue :

Ses yeux perspicaces, ses yeux intelligents sont séparés de ce qu’ils voient par un voile invisible qui entrave son jugement, qui rend opaque ce que, pourtant, il pourrait si bien illuminé de sa verve. Et ce voile, c’est sa raideur d’autocrate éperdu, dans la perpétuelle angoisse que l’autre, face à lui, se révèle autre chose qu’un objet qu’il peut à loisir écarter de sa vision, dans la perpétuelle angoisse que l’autre, en même temps, ne soit pas une liberté qui reconnaisse la sienne… [I]l fuit, il fuit, il fuit l’insoutenable. Son désir de l’autre, sa peur de l’autre.

Meurs, vieil homme. Il n’y a ni paix ni place pour toi dans cette vie.

Savourer (le moment présent)

Partageant les pérégrinations au travers des souvenirs de jeunesse, on arrive à s’attacher à l’homme et à sa sensibilité : il a un souvenir précis de ce qu’il a touché, bu et goûté dans sa vie. Bien qu’il ait savouré des plats recherchés, il se remémore plutôt le goût, l’odeur et les textures d’aliments plus simples, du pain beurre rôti, des maquereaux cuits sur le feu, du saumon cru en passant par le sorbet et le whisky.

Ses descriptions sont tout simplement délectables :

La résistance de la peau tendue, juste un peu, juste assez, le fondant des tissus, de cette liqueur pépineuse qui s’écoule au coin des lèvres et qu’on essuie sans crainte d’en tâcher ses doigts, cette petite boule charnue qui déverse en nous des torrents de nature : voilà la tomate, voilà l’aventure.

Le vrai sashimi ne se croque pas plus qu’il ne fond sur la langue. Il invite à une mastication lente et souple, qui n’a pas pour fin de changer l’aliment de nature mais seulement d’en savourer l’aérienne moellesse. Oui, la moellesse : ni mollesse ni moelleux; le sashimi, poussière de velours aux confins de la soie, emporte un peu des deux, et dans l’alchimie extraordinaire de son essence vaporeuse, conserve une densité laiteuse que les nuages n’ont pas.

D’autres souvenirs l’amènent à décrire les odeurs et des bruits du jardin de sa tante Marthe qu’il visitait lorsqu’il était plus jeune, et la douceur de la brise d’été sur sa peau.

Malgré le sombre thème de la mort, le texte est léger tout en étant riche – comme un bon dessert. Il y a quelques touches d’humour, beaucoup de lucidité et un brin de réflexion philosophique. Une recette que j’adore, et que maîtrise parfaitement Muriel Barbery.

À lire sur une terrasse cet été, avec une boisson fraîche et un en-cas qui vous fait plaisir (il est particulièrement difficile de lire ce livre le ventre vide). Mais je vous invite à prendre des pauses entre les chapitres, le temps de savourer les mots. Et votre repas.

Quelle saveur aimeriez-vous retrouver, là, maintenant? Pourriez-vous la décrire à la façon de Muriel Barbery et de son personnage?

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