Féminisme
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L’Euguélionne de Louky Bersianik : humour et fureur féministes

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Aborder ce roman mythique de la littérature féministe québécoise n’est pas chose facile lorsqu’on considère les nombreuses analyses et chroniques littéraires qui lui furent dédiées. J’avoue m’être questionnée à savoir si j’étais à la hauteur de la tâche d’en révéler tout le potentiel à travers un court article. C’est donc sans prétention et avec beaucoup d’humilité que je me permets de partager mon appréciation de ce fantastique roman, qui est définitivement un de mes coups de cœur littéraires des derniers mois.

Certain.e.s se sentiront peut-être intimidé.e.s par l’imposante taille du volume; soyez au contraire assuré.e.s que ce petit bijou se dévore et se savoure avec aise, au fil d’une épopée complètement loufoque sans queue ni tête. Il faut approcher L’Euguélionne sans rien attendre d’autre que de se laisser transporter – et transformer – par l’intelligence humoristique et les réflexions de l’autrice.

L’extraterrestre à la recherche du « mâle de son espèce »

Dans ce récit non linéaire, on suit la quête de l‘Euguélionne, cette extraterrestre qui aboutit sur la planète Terre dans le but de trouver « sa planète positive » et « le mâle de son espèce ». Cette dernière expression, on l’aura compris, est une métaphore pour désigner l’homme féministe, celui qui prendra part aux luttes féministes et qui combattra l’aliénation des femmes à leurs côtés. Durant son séjour sur notre planète, l’Euguélionne rencontrera différents personnages – aux noms atypiques tels qu’Exil, Omnicronne, et Ancyl – qui mettront en évidence les différentes facettes du patriarcat et de la soumission des femmes.

L’utilisation d’un regard externe dans la narration, en l’occurrence celui d’une extraterrestre,  permet de souligner avec brio l’absurdité et l’incongruité inhérentes à la subordination d’un sexe à un autre. L’humour, élément omniprésent dans le roman, provoque un résultat similaire; par la parodie, l’autrice met en lumière l’aspect fondamentalement ridicule des justifications patriarcales utilisées pour légitimer les injustices vécues par les femmes. Le rire accompagne ainsi la colère et l’outrage que génèrent en nous les multiples déclinaisons de la misogynie révélées dans le roman. Grâce à la satire, l’autrice montre à quel point la réalité de notre société construite par le patriarcat est discriminatoire envers les femmes :

Au début de mon séjour sur votre planète, dit l’Euguélionne, je suis allée dans une de vos Assemblées dites nationales. […] J’avais remarqué d’abord que toutes les personnes présentes étaient de sexe masculin. […] L’Assemblée prit fin avant que ne se montrât le nez d’une femme! Ou bien les femmes députées n’étaient pas conscientes de leurs responsabilités, me disais-je, ou bien elles étaient toutes de grandes économistes, linguistes ou patriotes, rendues indispensables aux travaux des commissions, ou bien, ce qui me paraissait finalement plus plausible bien qu’inexplicable, la moitié des députés étaient déguisés en Hommes. Car enfin, me disais-je, si, comme me l’a appris mon amie Exil le jour de mon arrivée, « un homme sur deux est une femme », sur cette planète, il apparait impensable qu’il n’y ait pas la moitié des législateurs qui soient de sexe féminin. Donc, la moitié de ces députés étaient des femmes déguisées en Hommes. Je me demandais bien pourquoi elles avaient même déguisé leurs voix et allaient même jusqu’à porter moustache et barbe postiches!

Critique féroce des institutions patriarcales

Trois institutions patriarcales se voient sévèrement critiquées au cœur du roman : la religion, l’Académie française, et la psychanalyse freudienne.

Tout d’abord, le roman, par sa structure, se veut une parodie des textes bibliques. Il se divise en trois volets – qui s’apparentent à trois évangiles – et chaque verset est numéroté, à l’image de la Bible.  De plus, la figure du prophète se retrouve dans le personnage de l’Euguélionne; l’analogie se remarque aisément lorsque le personnage se livre à de longs discours adressés à une foule, et lors de sa disparition physique qui rappelle étrangement la mort de Jésus.

L’ouvrage défend par ailleurs une féminisation de la langue française, et se fait très critique à l’égard de l’Académie française, institution impuissante et inapte au changement. L’Euguélionne laisse au passage ce judicieux conseil aux femmes : « n’attendez plus de permission pour agir, parler et écrire comme vous l’entendez ».

Enfin, dans le troisième et dernier volet du roman, l’autrice se lance dans une intense diatribe contre la psychanalyse freudienne, qui m’a d’ailleurs permis de réaliser à quel point cette « science » est misogyne. Surnommant Freud « St.Siegfreid », l’Euguélionne expose la discrimination inhérente à la psychanalyse en montrant que cette discipline est fondée sur le fait que les femmes ont intrinsèquement l’envie de ressembler aux hommes, et que l’homme est par conséquent érigé comme un idéal à atteindre.

Louky Bersianik, écrivaine et… bibliothécaire!

D’un côté plus personnel, je dois avouer que j’ai été enchantée d’apprendre en lisant la biographie de l’autrice que cette dernière fut non seulement écrivaine, mais également bibliothécaire – et que nous partagions ainsi la même profession! Son parcours est, de surcroît, fort inspirant; détentrice de diplômes en lettres françaises, en bibliothéconomie et en médias électroniques, Louky Bersianik a notamment cofondé la bibliothèque du Cégep du Vieux-Montréal en 1968, et enseigné la création littéraire à l’Université Concordia et à l’UQAM. C’est également elle qui a rédigé les paroles de l’album Trace et contraste de Richard Séguin, paru en 1980. Fait cocasse, j’ai d’ailleurs retrouvé le dit album parmi la collection de vinyles de mon copain…

Louky Bersianik

Louky Bersianik, une écrivaine aux multiples talents…

 

Bref, la pertinence de L’Euguélionne demeure entière aujourd’hui, alors que la société québécoise vit, depuis quelques années, un renouveau féministe (auquel contribue d’ailleurs  la merveilleuse librairie montréalaise nommée en l’honneur du roman). On y trouve tout le contenu nécessaire pour une prise de conscience féministe, nécessaire chez toutes et tous. Puisse ce texte générer le courroux nécessaire au changement et la volonté de transgression, petite ou grande, des normes sociétales misogynes.

Et vous, avez-vous des suggestions d’œuvres féministes incontournables?

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