Féminisme
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Une chambre à soi, pour soi

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«Pour créer, il nous faut entrer en nous-mêmes, rassembler nos forces, jouir d’une certaine oisiveté qui nous permette de prendre soin de notre âme, pour parler comme Socrate et Platon. Nous avons besoin d’une chambre ou d’une pièce à soi, pour reprendre l’expression de Virginia Woolf.» – Pierre Bertrand

Dis-moi, as-tu une chambre à toi?

Dis-moi, femme; dis-moi, homme; dis-moi humain; être pensant, être ressentant, être créateur; poète ou artiste; as-tu une chambre à toi, un lieu à toi, un endroit où déposer ton univers entier pour le laisser prendre de l’expansion en grande pompe, pour laisser circuler la beauté, la laideur, les fonds tenaces des abîmes, les éclairages nouveaux, pour nager entre les angles? Dis-moi, as-tu une chambre à toi?

Je joue le rôle de libraire depuis quelques semaines. Et ce jeu me met en contact avec un nombre astronomique de réalités humaines, sociales, politiques, littéraires, philosophiques, humanitaires, artistiques, spirituelles, terrestres, animales… J’en vois de toutes les formes, de toutes les couleurs, et mon cerveau est attentif à enregistrer toutes les informations nouvelles qui se glissent sous mes yeux, dans mes oreilles, jusqu’à mes sens. Je deviens multi et poly. Mon regard s’arrime aux informations visuelles, mon cœur s’engage dans le partage avec les gens, mais aussi avec les autrices et les auteurs morts ou vivants. Je vis entourée de visages, d’une société, d’époques multiples, de pensées sans cesse tourbillonnantes; la haute voltige des idées uniques, singulières, entrecroisées, obstinées, opposées, amoureuses.

Je ne sais où donner de la tête, du cœur. Je veux tout avaler, tout boire, tout goûter.

Il n’est pas rare que je partage ici, avec vous, comment je suis entrée en relation avec une autrice ou un auteur. Pour moi, il s’agit d’amour. De me laisser tomber amoureuse. Et comme il y a mille manières (infiniment plus) de devenir amoureuse, il y a mille manières (infiniment plus) de rencontrer une autrice ou un auteur. Tout dépend de tant et tant de facteurs. Notre disponibilité, d’abord,  notre intérêt et l’espace-temps dans lequel on voyage et nage dans la période donnée.

Dans une période de transitions superposées, ce qu’on nomme aussi «vie», mes yeux revenaient jour après jour, heure après heure, sur ce portrait énigmatique de la jeune Virginia Woolf. Dans une robe blanche, le visage pensif légèrement incliné et de profil. Ses cheveux brun foncé retenus sur la nuque par quelques barrettes, je présume; on y voit quelques mèches rebelles sortir ici et là du nid.

Virginia Woolf, Une chambre à soi

Une chambre à soi – un espace temps infini

Si je n’ai pas toujours couru (à m’épuiser le corps et l’âme, le corps-âme) à soutirer du temps qui passe, quelques espaces pour me sentir dans la vie et ainsi m’occuper à la réfléchir et à créer à partir d’elle, il existe des périodes, où je me sens tout le corps penché vers l’avant, les bras tentant de retenir quelque chose d’insaisissable. Je cherche alors cet espace de temps infini, le lieu où s’arrête le temps et où je puis l’habiter.

Une chambre à moi.

Le titre alors résonne en moi, la voix de l’intuition ravive la nécessaire urgence d’un espace précieux où me rencontrer en moi et en moi seulement; le lieu des possibles confrontations, des grandes déclarations, des cris caverneux; le lieu du mélange des angles de vue archaïques et contemporains. Cet endroit, où vraie, je fais face à ma nudité originelle, celle où tous les sens prennent de l’expansion, s’ouvrent comme des fleurs majestueuses, où tout est encore et toujours possible et où les nœuds se défroissent, les cicatrices s’ouvrent et se couvent.

Je me suis offert le livre.

Je l’ai ouvert dans le métro (ah oui, je vis maintenant sur l’île montréalaise). C’est l’une des places où je m’adonne le plus à la lecture, parfois des visages, souvent des livres que je traîne dans ma sacoche.

Un matin, donc, j’ouvre Une chambre à soi de Virginia Woolf. Bonjour Virginia. Une fois auparavant, nous nous étions scrutées quand j’avais parcouru quelques pages de son roman Les vagues, mais rien de plus. Il y a bien sûr eu les fictions et les histoires entourant sa mort, mais ce n’est pas le rapport que je souhaite établir avec cette immense femme de lettres anglaise.

Bonjour Virginia. Montre-moi ce chemin, ces lignes entre le «roman» et la «femme».

Comme c’est souvent le cas lorsque j’entre en communication avec un nouvel être, j’ai besoin de m’adapter. Alors j’ai lu quelques pages.

«Je n’ai pas besoin de vous préciser que ce que je vais décrire n’a jamais existé. Oxbridge est une invention, et aussi Fernham. «Je» n’est qu’un terme commode qui désigne un être dépourvu de toute réalité. Des mensonges jailliront de ma bouche, auxquels il se peut qu’un atome de vérité soit mêlé. C’est à vous de découvrir cette vérité et de décider s’il vaut la peine d’en conserver quelque parcelle. Sinon, vous jetterez le tout dans la corbeille à papier et n’y songerez plus.»

Voyant qu’il s’agissait d’un contrat, je me suis dit que c’était somme toute assez sérieux, alors j’ai fermé le livre pour le rouvrir une seconde fois et plonger de tout mon être dans ce dialogue avec Virginia.

Bonjour Virginia.

Avant d’ouvrir l’essai féministe, je ne savais pas qu’il s’agissait d’un essai et qu’il était à caractère féministe. C’est un ami qui me l’a dit. M’informant, par la même occasion, qu’il existait, aux États-Unis, une librairie féministe Une chambre à soi.

Voilà les prémisses d’un grand voyage au cœur d’une littérature autrement.

TON espace intouchable.

Il y a plusieurs années déjà que je murmure aux oreilles des gens qui me croisent et qui ont l’artiste qui titille au fond de l’âme, qu’il est FONDAMENTALEMENT NÉCESSAIRE D’AVOIR UN LIEU DÉDIÉ À LA CRÉATION. Ce peut être une toute petite chose de lieu, pas plus gros qu’un autel, mais avec toute la majesté de laisser enfanter ce qui veut naître, les pensées, les gestes, les fragments de réalité.

Et ce lieu ne doit en AUCUN CAS SERVIR À AUTRE CHOSE QU’À CET ÉPANCHEMENT CRÉATIF.

C’est sacré.

C’est le lieu où on se dépose sans masque. Où voir jaillir ce qui nous force à nous dépasser et à devenir encore et encore.

Ce lieu, c’est un bureau d’écriture, un coussin et une petite table, un fauteuil, un atelier, une pièce, un carré de lumière entouré de bougies, un carnet. C’est le lieu vers lequel on se tourne pour s’emplir d’énergie, vers lequel on a des gestes que l’on n’a pour rien d’autre. C’est un lieu rituel. Hors de ce lieu, nous menons une vie; dans ce lieu, nous en menons une autre, plus profonde, peut-être.

 

Il est nécessaire d’avoir un bel équilibre entre ces deux espaces, celui du quotidien et celui du rêve et de la créativité.

À quoi ressemble ton lieu? Est-ce ton lit, après la nuit, se transformant en une grande île? Est-ce cette petite cabane imparfaite dans le sous-bois? Est-ce ce coin, dans le salon, entouré de lumières de Noël blanches? Une vieille et large table en bois passée de main en main? Ce fauteuil aux couleurs délavées où le chat s’écrase quand tu n’es pas là? Cette pile de livres et de carnets traversés de signets, de Post-it et de symboles fixés au stylo à l’encre noire?

Comme à chaque fois, j’ai une liste interminable d’idées et de réflexions que j’aimerais mettre sur papier et partager. Mais je m’arrête aux impressions les plus vives: c’est ainsi que je vis. Alors je partage avec vous quelques points ressortant de cette première lecture d’Une chambre à soi, dans une compréhension tout à fait personnelle.

L’absence des femmes dans la littérature, dans l’Histoire, dans l’histoire de la littérature

Depuis que je suis libraire, j’ai remarqué, dans l’arrivage des nouveautés, de plus en plus de livres retraçant l’Histoire, mais avec cet angle nouveau, celui d’une femme, celui des femmes. L’Histoire, je le vois, tente de se réécrire avec un visage féminin. Ce ne sera pas tâche facile, car comme le fait remarquer Virginia Woolf dans l’essai dont il est question ici, il reste si peu d’informations sur les femmes d’autrefois, qu’il est ardu aujourd’hui d’imager leur vie, leur caractère, leurs désirs et leur manière singulière de toucher la vie. Nous ne pouvons, dans une certaine mesure, qu’inventer le passé à partir d’aujourd’hui et de fragments issus de confessions ou d’objets ayant traversé les époques.

«Vraiment, si la femme n’avait d’existence que dans les œuvres littéraires masculines, on l’imaginerait comme une créature de la plus haute importance, diverse, héroïque et médiocre, magnifique et vile, infiniment belle et hideuse à l’extrême, avec autant de grandeur que l’homme, davantage même, de l’avis de quelques-uns. Mais il s’agit là de la femme à travers la fiction.»

«Mais ces monstres, si amusant soient-ils pour l’imagination, n’ont pas d’existence réelle.»

«Nous ne savons rien qui soit précis, rien qui soit parfaitement vrai, substantiel, sur la femme. L’histoire la mentionne à peine.»

Revenir au nid et tisser des fils

Après ma lecture de l’essai woolfien, je me tourne naturellement vers mes grandes sœurs littéraires, je veux savoir de quel nid j’apprends à voler. Présentement, je suis plongée dans les mots de Charlotte Brontë. Mes échanges avec elle et son alter ego Jane Eyre me font manquer mes stations de métro. Je suis heureusement surprise de l’emprise vive que crée cette histoire sur moi, car jusqu’à présent, je n’avais jamais été tentée de lire les sœurs Brontë ou Jane Austen. Je préférais m’amouracher des auteurs mâles, espérer qu’ils me parlent comme ils parlent d’amour et de tout, de tout avec forte confiance en eux. J’étais impressionnée, voilà. Je l’avoue. Impressionnée, ne me sentant souvent pas à la hauteur d’une telle assurance, alors que je comprends aujourd’hui que l’assurance des femmes est différente, circulaire, comme leur monde intérieur. Ne vous méprenez pas ici, j’aime une quantité astronomique d’autrices et d’auteurs de tous genres confondus et pour différentes raisons! Je ne fais qu’une prise de conscience active.

Je crois que dans tous les domaines, il faut savoir d’où l’on vient, pour comprendre où l’on va! Tisser des fils nouveaux entre les autres et soi.

L’écrivain androgyne

J’ai beaucoup apprécié le passage, dans Une chambre à soi, où Virginia parle de l’écrivain androgyne.

«C’est peut-être cela que Coleridge voulait dire quand il écrivit qu’un grand esprit est androgyne. C’est quand cette fusion a lieu que l’esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés. Peut-être un esprit purement masculin est-il incapable de création, de même qu’un esprit purement féminin, pensai-je.»

Sans être en accord ou en désaccord, ici il s’agit surtout de réfléchir, de jouer de la pensée et d’observer le monde sous de nouveaux angles; je trouve intéressante l’idée. C’est une manière d’être empathique à la différence, de s’y ouvrir, de se mettre à la place de l’autre, pour voir autrement et tenter de nouvelles approches.

Je termine cet article par une citation qui me semble résumer l’ensemble des questions abordées par Virginia dans son essai:

«Écrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons; et la perte de tous les biens et celle de la chasteté, pertes dont on disait jadis qu’elles étaient les plus grands désastres connus des humains, ne sont que simple piqûre de puce en comparaison.»

Tu as lu l’essai: fais-moi part de tes impressions!

«Virginia Woolf, née Adeline Virginia Alexandra Stephen le 25 janvier 1882 à Londres et morte le 28 mars 1941 à Rodmell (Royaume-Uni), est une femme de lettres anglaise. Elle est l’un des principaux auteurs modernistes du XXe siècle. Dans l’entre-deux-guerres, elle est une figure marquante de la société littéraire londonienne et un membre central du Bloomsbury Group, qui réunit des écrivains, artistes et philosophes anglais. Les romans Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927), Orlando (1928) et Les Vagues (1937), ainsi que l’essai féministe Une chambre à soi (1929), demeurent parmi ses écrits les plus célèbres. En 1941, à l’âge de 59 ans, elle se suicide par noyade dans la rivière Ouse, près de Monk’s House, dans le village de Rodmell, où elle vivait avec son mari Leonard Woolf.» (Wikipédia)

 

WOOLF, Virginia, Une chambre à soi, 10-18, Univers poche, 1996.

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Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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