Poésie et théâtre
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Rencontre avec Catherine Côté, autrice du recueil de poésie Dans ta grande peau

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Après ma lecture du recueil de poésie Dans ta grande peau de Catherine Côté, publié récemment aux éditions de l’Hexagone, j’ai eu envie de la rencontrer autour d’un café pour jaser avec elle de son livre, que j’ai beaucoup aimé.

Avec Dans ta grande peau, l’autrice nous invite à la suivre lors d’une de ses déambulations dans Montréal la nuit. Le titre, déjà, m’attirait. C’est énigmatique et poétique en même temps, ça évoque la caresse, l’étreinte, les bras enveloppants. Cette peau semble d’ailleurs être celle de la ville, mais une Montréal à la fois tendre et engloutissante. On voit rapidement que la narratrice se berce dans les bras de la ville autant qu’elle s’y noie.

L’écriture est pleine d’images évocatrices. Parfois, on est plus dans un registre familier, terre-à-terre, et d’autres fois, on saute dans un style plus poétique. Le résultat est toujours une écriture douce et évocatrice qui fait un peu mal au ventre, mais qui réconforte aussi. Il y a toujours ce double pôle dans la poésie de Catherine, des mots qui tranchent tout comme d’autres qui apaisent et qui parfois se suivent dans la même phrase.

Catherine est une collègue et amie, c’est donc dans un climat décontracté et personnel que nous avons discuté autofiction, mémoire et espace.

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Tu es à la fois poétesse, nouvelliste et autrice pour la jeunesse et pour adultes. Tu écris des romans policiers, tu aimes l’horreur, mais tu fais aussi de l’écriture réaliste. Quel est ton genre préféré?

C’est assez surprenant, parce que je pensais être vraiment à l’aise pour écrire de l’horreur, mais j’ai l’impression d’en arracher un peu. Contrairement à ça, je pensais trouver ça vraiment difficile de faire du policier, mais c’est ce que j’ai trouvé le plus facile et le plus plaisant à écrire jusqu’à date. L’horreur, j’ai réalisé que c’était beaucoup plus subtil. Ça prend de la subtilité, du temps, ça prend des détails et de l’ambiance. En somme, c’est une démarche d’humilité. Tu penses que t’es capable d’écrire quelque chose, t’en as lu beaucoup dans ta vie, mais non. C’est un apprentissage.

En quoi l’écriture poétique est différente?

C’est beaucoup plus intime, je dirais, plus proche de l’autofiction. Il y a quelque chose de plus vulnérabilisant dans la poésie. C’est là-dedans que je mets mes expériences vécues et mes traumas. La catharsis passe par la poésie. Je m’en sers pour faire mémoire, parce que la mémoire et le témoignage sont très importants pour moi. J’ai un rapport assez difficile et paradoxal avec la mémoire, surtout parce que ma grand-mère souffrait d’Alzheimer et que j’ai peur de l’oubli. Alors, la poésie et l’écriture de soi, ça devient de la documentation, de l’archivage du réel.

Écris-tu un journal intime?

Le journal intime, ça va être un exutoire pour les choses laides que je n’ai pas envie de partager. Ça me permet de clearer ma tête et de faire le ménage, et après, il reste les choses dont j’ai envie de parler. Parce que j’essaie quand même d’approcher le réel et que je veux le documenter, mais je ne veux pas nécessairement documenter le trauma, la tristesse. Je veux documenter l’amour, alors ça me permet de faire le ménage que de faire mon journal, de faire la paix avec certaines choses. Et après, s’il y a des choses que j’aime, je peux en parler pour m’en rappeler.

Quand as-tu commencé à écrire de la poésie?

Je sais qu’au secondaire je tripais sur Nelligan – parce que tout le monde tripait sur Nelligan. Après ça, avec le Cégep, je suis entrée dans la modernité poétique avec Saint-Denys Garneau, Godin, etc. J’ai compris c’était quoi la déconstruction du rythme et que ce n’était pas nécessaire d’avoir des rimes. Il y avait quelque chose dans ça qui me parlait beaucoup et qui me parle encore beaucoup aujourd’hui. Je lis aussi de la poésie contemporaine. Il y a beaucoup de choses qui se font aujourd’hui que je n’aime pas, et inversement, il y a sûrement beaucoup de gens qui n’aiment pas ce que je fais. Parce que c’est une sensibilité particulière et un rapport à l’intime qui est particulier. Il y a beaucoup de poésie contemporaine qui se veut très trash et confrontante. C’est peut-être pour ça que je lis encore beaucoup du Miron et du Anne Hébert. Parce que ça reste quand même doux.

Avec tout ça, j’ai commencé à écrire des poèmes au Cégep. Quand je suis rentrée à l’université, j’ai commencé à suivre des ateliers parce que j’ai fait mon baccalauréat avec un profil en création. Puis, j’ai commencé à publier dans les revues universitaires. Et au final, ça s’est un peu imposé à moi. Pour Outardes, mon projet de maîtrise, je voulais à la base écrire un roman. Je voulais parler de l’Abitibi, je voulais parler de mes ancêtres, faire mémoire, justement. René Lapierre, mon directeur de maîtrise, m’a dit qu’il fallait que je me demande comment ça s’écrit, cette mémoire-là. Et c’est ça qui m’a poussé vers la poésie et qui a donné à ma poésie quelque chose de plus authentique qu’auparavant. Avant, j’avais compris c’était quoi un poème, mais je n’avais pas compris comment l’écrire.

As-tu des auteurs ou des autrices fétiches?

J’adore Marie Uguay. J’ai fait tellement de travaux au bac sur Marie Uguay: je la pluggais dans tout! J’aime aussi beaucoup Paul-Marie Lapointe, il y a quelque chose de très doux et de très violent dans ce qu’il fait et ça, ça me parle. Ça n’a pas besoin d’être trash pour être violent, c’est ça que j’ai appris en le lisant. Et j’aime aussi beaucoup Godin, donc finalement, je crois que j’aime bien la Révolution tranquille! Il y a quelque chose dans la modernité au Québec qui m’a beaucoup parlé, une sorte de libération et de prise de parole, de rapport à l’amour et de rapport aux autres. Et aussi Saint-Denys Garneau. Ça vieillit bien.

Comment s’est déclenchée l’écriture de Dans ta grande peau? Qu’est-ce qui t’a inspiré?

C’est encore la question de la mémoire. J’ai écrit ce recueil juste avant de déménager en Angleterre, parce que je m’en allais et qu’il fallait que je documente la ville avant de partir. Et c’est devenu, par la force des choses, un livre quelque peu hybride, parce qu’il y a des morceaux de ma vie qui sont ceux d’avant mon départ et d’autres d’après; justement parce que le re-travail s’est passé après. Il y a quelque chose de la documentation du territoire qui s’est imposé, par la force des choses. Je ne voulais pas partir sans avoir dit adieu à Montréal. Je dirais que c’est quelque chose qui m’intéressait depuis longtemps, mais que je ne savais pas comment l’approcher. Je vois ça comme une sorte de lettre d’amour. C’est triste et pitoyable par moment, mais c’est une lettre d’amour quand même!

Peux-tu me parler du titre?

Mon titre, à la base, c’était Irish Goodbyes, qui est le fait de juste partir sans dire au revoir aux gens, ce que j’avais l’impression de faire à ce moment-là. Parce que je n’étais pas capable de faire la paix avec l’idée que j’allais quitter la ville pour longtemps, que je ne comprenais pas comment dire adieu. Et je me suis dit que ce n’était pas grave, ça allait juste être un Irish goodbye. Donc, c’était ça que c’était, mais mon éditeur ne voulait pas un titre en anglais et il m’a proposé Dans ta grande peau. Il y a quelque chose du rapport au corps qui est très présent dans ce que je fais, et de ramener ça dans le titre, je trouvais ça super intéressant. Et oui, ça rejoint la question de l’enveloppe, du froid; il y a une espèce d’inquiétude qui plane, on veut se réchauffer, on veut trouver du réconfort… Et pendant que moi, je pensais que je ne pouvais pas changer le titre, j’ai trouvé que finalement, ça s’imprégnait totalement dans ce que je voulais faire.

Le recueil amène le lecteur à déambuler dans Montréal pendant la nuit. Quel est ton rapport à l’espace dans ta démarche de création? Comment le travailles-tu?

J’ai travaillé beaucoup sur la question de l’espace dans le cadre de ma maîtrise, la manière dont on s’identifie aux lieux qui nous entourent, aux lieux d’où on vient, à ceux où on s’en va. À comment on crée des liens avec le territoire, finalement. Ma poésie, en ce sens-là, essaie de tisser des liens avec l’espace. Ça devient une recherche formelle, parce que j’ai l’impression que tu ne peux pas écrire tous les lieux de la même façon, parce que les lieux n’ont pas la même essence et qu’ils ne convoquent pas le même rythme ou le même type de mots.

C’est aussi dans le fait d’essayer d’appartenir à un lieu et que le lieu nous appartienne, mais sans essayer de voler l’espace, de le violer. C’est Merleau-Ponty qui disait qu’il y a une différence entre vivre et habiter, entre le lieu et l’espace. Les lieux, ce sont des choses froides et impénétrables, alors que l’espace est dynamique et habité, il y a des gens qui vivent, qui aiment, qui souffrent. Tout ce qui nous entoure est modelé par tous ces sentiments-là et, en retour, les gens sont modelés par l’espace. C’était donc une volonté dans ma poésie de transformer des endroits que je considérais comme des lieux, en espaces.

Ton écriture s’attache souvent à décrire les petites choses banales, qui deviennent des catalyseurs d’émotion et de souvenirs. Tu les convoques, mais c’est plus pour parler de ce qui est fort, important, déstabilisant, comme si ces choses étaient beaucoup plus que des objets, qu’elles étaient très signifiantes. Peux-tu nous parler de ton attachement aux choses du quotidien?

Je dirais que, à part le territoire, je m’intéresse beaucoup à la question du rituel, parce que le rituel, c’est à la base, du mouvement magique, du geste performatif. C’est dire des choses qui s’incarnent, faire des choses qui modifient le rapport au vivant. Les petits objets, les petits rituels, comme prendre le temps de se faire un café le matin, c’est des choses qui m’ancrent dans ma vie, qui m’ancrent dans le réel autour. J’ai besoin de ces petites choses banales, mais qui deviennent importantes parce que ça m’aide à créer du sens et à comprendre le sens de tout ce qui est autour de moi.

On sent que la narratrice est souvent effacée, absente, transparente, que personne ne la voit parmi la foule. Elle habite l’espace tout comme elle semble le fuir, en être absente.

Je pense que c’est une narratrice qui se cherche beaucoup et qui n’arrive jamais à se trouver. Et la conclusion pour ça, c’est la fuite, parce que c’est dur d’appartenir à quelqu’un ou à quelque chose quand tu ne t’appartiens même pas à toi-même. Justement, si elle donne l’impression d’investir l’espace, c’est juste en apparences. C’est essayer trop fort, mais ce n’est pas vrai. Il y a une recherche de la manière dont je pourrais me sentir bien dans ces situations-là et la réponse c’est: «en faisant semblant».

J’aimais bien les poèmes qui se passaient spécifiquement dans les bars pour ça, parce que je voulais justement aller dans la démesure au lieu d’aller dans la subtilité. Parce que ces affaires-là, c’est ce qui est le plus déstabilisant, où elle essaie plus fort d’avoir l’air d’avoir sa place, dans ces milieux-là. Et au lieu de se rattacher aux petites choses, qui sont vraiment des ancrages, elle se concentre sur les grosses affaires, la musique, le vent, les spotlights. Ces choses-là, on ne peut pas s’y rattacher. Elle cherche désespérément à trouver sa place dans ce monde-là, dans l’excès, dans la démesure. C’est une recherche de soi, mais elle ne se trouve pas, malheureusement.

Il y a beaucoup d’effets sonores dans ta poésie. On est capable de ressentir cette ville bruyante, vivante, sonore. Et au contraire, il y a cette solitude, ce silence que ressent la narratrice.

Je pense que ce n’est pas nécessairement le silence. Il y a beaucoup de bruits dans la ville, même quand tu es toute seule parce que le bruit de dehors entre en dedans. Et il y a la proximité, les maisons sont proches, les rues sont bruyantes, il y a du bruit tout le temps. Je mentionne aussi beaucoup de musique, alors quand ce n’est pas le bruit de la ville qui grouille sans arrêt, c’est la musique! Ce sont vraiment des chansons qui parlent du rapport à l’autre de la même manière que moi, j’en parle. Ce sont des tounes qui parlent de la difficulté d’être avec les autres, mais de l’envie d’être avec les autres en même temps.

Le recueil est rempli d’allusions à des regrets, à des restes de peines d’amour. Quel est ton rapport à la nostalgie, au passé?

L’écriture me sert justement à ne pas être trop nostalgique. C’est aussi une façon de pouvoir fixer ces souvenirs-là, puis pas nécessairement d’avoir à les garder en tête. Pour les peines d’amour, ce sont des choses dont j’avais besoin de parler. Il n’y avait pas du tout ça dans Outardes, mais les relations de couple, ça prend beaucoup de place dans la vie d’une personne, et ce sont, entre guillemets, de gros traumatismes qu’on traîne, même si on ne le veut pas, et des choses qui complexifient le rapport aux autres. Ce n’est pas non plus le genre de choses auxquelles je réfléchis dans ma vie de tous les jours. Je suis plutôt dans le moment présent: ma vie se crée au fur et à mesure. Mais, une fois de temps en temps, je me dis qu’il y a des souvenirs qui me restent en tête et que je veux les sortir de moi, alors ça va faire un projet d’écriture. La nostalgie elle s’en va là, elle s’évacue comme ça.

Finalement, quels sont tes prochains projets?

J’ai un roman policier qui, si tout va bien, devrait sortir à l’automne prochain. Et si je réussis à réécrire mon maudit roman d’horreur, il va sortir l’hiver d’après (rires)! Sinon, je continue à écrire des livres jeunesse. J’ai une nouvelle qui va paraître dans un recueil à l’automne prochain et je codirige actuellement un collectif sur le thème des salons funéraires. J’ai aussi appliqué pour une résidence de création en Argentine. J’aimerais aller là-bas pour écrire un recueil de poésie sur le pays et aborder le choc culturel, l’autre avec un grand A.

Catherine Côté est une autrice et poétesse montréalaise aux racines abitibiennes. Elle écrit presque de tout. Pour ses nouvelles, voir mon article sur Les choses brisées ici et sur Stalkeuses ici. Une autre collaboratrice a également commenté Monstres et Fantômes ici.

Je souhaite remercier les éditions de l’Hexagone pour le service de presses.

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