Littérature québécoise
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Ma vie, ta violence, notre Kubrick

C’est étrange comment certaines œuvres littéraires, cinématographiques, picturales, etc., peuvent laisser une trace indélébile, quasi inaltérable, en nous et comment d’autres nous effleurent sans jamais faire mouche. Je me souviens encore de la fois où un de mes professeurs avait exigé le visionnement du Shining de Stanley Kubrick. Et moi, en parfaite inculte, je n’avais, à vrai dire, jamais entendu parler ni du film ni du réalisateur. Je suis donc allée au club vidéo (ben oui, ça existait encore dans l’temps!) chercher le DVD sans trop savoir à quoi m’attendre. Et, quand les premières images du film sont parvenues jusqu’à mes yeux éblouis, un monde venait de s’ouvrir.

C’était plus qu’un film d’horreur, plus qu’une adaptation du roman du même titre de Stephen King (et, en passant, reniée par celui-ci), c’était plutôt le film qui allait me faire découvrir le cinéma sous un nouveau jour, qui allait me pousser à poursuivre des études universitaires dans le domaine du septième art.

Simon Roy, professeur au Collège Lionel-Groulx, raconte en fait dans son tout premier roman, Ma vie rouge Kubrick, paru en 2014 sous les Éditions du Boréal, comment le Shining (L’Enfant lumière en version française) a su s’inscrire en lui par un troublant écho avec son histoire familiale. C’est à l’âge de dix ou onze ans, une soirée d’été, seul à la maison, qu’il a eu son premier contact avec l’œuvre cinématographique qui passait à la télé. Une réplique, une seule, proférée par le chef cuisinier Dick Hallorann, le hante depuis ce jour : « Tu aimes les glaces, canard? ».

C’est, à vrai dire, dans le cadre du défi « En 2015, je lis un livre québécois par mois », amorcé par Le fil rouge, que le roman de Roy m’est apparu comme un choix obligé. Un livre qui parle d’un de mes films favoris s’entremêlant au récit d’un héritage bouleversant? C’était parfait, juste parfait.

Roy, à travers une structure épisodique judicieuse, fusionne toutes sortes de choses et c’est là, en fait, que se trouve la beauté de son roman. D’un chapitre à l’autre, d’un épisode même à l’autre, on saute d’éléments presque documentaires sur le tournage du Shining, sur les acteurs (Jack Nicholson, Shelley Duvall, Danny Lloyd), sur la vie du grandiose et perfectionniste Kubrick qui entretenait l’obsédante obsession du nombre quarante-deux.

Puis, s’ajoute des faits historiques de tueries aux États-Unis, au Québec, jeunes adultes troublés, maladies mentales, mais également un trop plein de fictions violentes qui affectent et qui poussent (peut-être?) certaines personnes à passer à l’acte ultime de détruire la vie d’un autre…On pense notamment à la fusillade de Columbine, Polytechnique et le cas de James Holmes qui a tiré à bout portant dans une salle de cinéma dans l’état du Colorado projetant le Batman de Christopher Nolan. La fiction peut-elle nous influencer en mal?

À tout cela s’entremêle la vie de l’auteur, ses tragédies, la mort d’une mère, une filiation violente et meurtrière. Une sorte de journal intime où l’auteur donne l’impression de chercher des réponses à travers l’écriture même de son roman, à travers sa plume d’une très grande (et belle) sensibilité. Un récit d’intériorité qui livre l’incompréhension d’un drame survenu en 1942 et qui se répercute encore et encore sur l’héritage familial. Parce qu’on hérite tous, sans exception, d’une histoire qu’on n’a malheureusement pas choisie. Une histoire qui, parfois, est laide, très laide.

Peut-être qu’on éprouve quelques difficultés, dès les premières pages, à saisir cet assortiment hétéroclite de faits, de tranches de vie, d’analyses pointues du chef-d’œuvre de Kubrick. Mais tout finit par s’assembler. Petit à petit. De façon magistrale. Comme un puzzle où chaque pièce a son importance. Et, à la fin, le tableau est simplement magnifique.

Et de toute évidence, le livre de Roy s’apparente également à la structure essayiste. L’auteur cherche, essaie de trouver, d’ébaucher des réponses à certaines grandes questions existentielles. Pourquoi la violence humaine? Pourquoi enlever la vie à un autre ou se priver soi-même d’exister? C’est le récit de l’incompréhension d’une existence parfois trop dure parce que, tout au long de notre vie, «le soleil s’évertue à essayer de déjouer les nuages».

C’est le récit aussi du vide quand on perd un être cher. Quand on perd notre mère. Parce que, peu importe l’âge, une mère, c’est supposé être éternelle. Une mère, c’est supposé vouloir vivre, mais ça «ne se transmet pas par injections ou par comprimés cette étincelle qui nous encourage à continuer. Oubliez les solutés et les seringues, on ne gave pas quelqu’un du désir de vivre». L’histoire de notre famille nous suit, nous accable, peut-être parfois ou pour toujours, elle nous détermine aussi quelquefois. Mais elle n’est pas forcée de se répéter encore et encore. Il y a toujours espoir. Quelque part.

Une grande réflexion sur la violence d’une intériorité modeste et sans superflu. Les mots de Roy sont percutants, imagés, empreints d’une beauté infinie. Ça frappe comme un boulet de canon.

Et j’entends encore les chants célestes de Sigur Rós emporter avec eux, d’une chambre d’hôpital, une vie.

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Anxieuse à temps plein et insomniaque à temps partiel, Alexandra se nourrit à grands coups de mots, de phrases et de livres qui font rêver. L’écriture lui a toujours servi d’exutoire avec lequel elle pouvait coucher sur papier ses folies et ses nombreux tourments. Elle adore tout particulièrement se perdre dans les couloirs infinis des bibliothèques, mais également dans les corridors de l’Université de Montréal où elle fait un baccalauréat en Littérature comparée et cinéma. Elle se passionne pour les films cultes, les traversées autour du globe, les arts, la musique, la photographie, bref, elle s’intéresse à tout et veut tout savoir! Son but ultime : vaincre ses peurs et aller à la conquête du bonheur!

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