Littérature québécoise
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Cry, baby, cry

Ces routes qui nous font perdre le nord et qui nous obligent à foncer. Celles qui ne figurent sur aucune carte et aucun itinéraire, celles qui s’inventent dans nos têtes et se matérialisent au fil des kilomètres. Ce sont ces chemins-là qui nous définissent entièrement et qui nous révèlent à notre vraie nature. Bien qu’ils soient le fruit du hasard ou de la malchance, la plupart du temps ce sont ceux qu’on rencontre à la croisée des âges. Ce sont les routes non définies qui finissent par tracer un nouveau sens à notre vie, elles font de nous les propres clandestins de notre histoire. J’admire les auteurs qui s’offrent la chance de recréer un second souffle à une œuvre et qui trouvent le courage de transposer leur propre vie dans celle imaginée par d’autres. Ce fût le cas du bouleversant Ma vie Rouge Kubrick de Simon Roy (comparaison inévitable, mille excuses) paru il y a quelques années. Mélanger réalité, fiction et enjeux sociaux relève du génie et j’éprouve énormément de respect pour quiconque tentant cette expérience vertigineuse.

C’est d’ailleurs le dernier pari de Martine Delvaux qui nous propose un essai tout aussi vertigineux nommé Thelma, Louise & moi. Paru plus tôt, cet automne, chez Héliotrope, Delvaux nous offre une œuvre intrigante qui se démarque du lot par sa forme unique, à mi-chemin entre l’analyse du film et un journal intime.

Retour sur un livre qui fait déjà énormément parler de lui.

On the road again 

 Thelma, Louise & moi se consomme comme un bon road tripau fur et à mesure. D’abord, une analyse de l’œuvre oscarisée de Ridley Scott, mettant en vedette Susan Sarandon et Geena Davis. C’est aussi un retour sur la vie de l’autrice, sur la route qui s’est tracée depuis le premier visionnement d’un film clé de 1991 qui marquera son existence à tout jamais. Offert sous forme de songes, de retranscription du scénario de Callie Khouri et de mise en contexte sociale, Thelma, Louise & moi s’expose à nous comme un carnet de voyage, avec tous ses hauts et ses bas. 

Bien qu’on tombe sous le charme de la forme de l’essai avant même d’avoir commencé la lecture, on est rapidement refroidi par son manque de clarté et de direction. Si on se perd souvent au détour des idées, c’est qu’on ne sait pas trop où l’autrice veut en venir avec son sujet. Pourtant, on sent que la piste est lancée par la variété des thèmes abordés par Delvaux. D’emblée, elle nous explique que le film de Ridley Scott la fait pleurer à tout coup et qu’elle se reconnaît en ces deux héroïnes. Et il faut l’admettre, je crois que Thelma et Louise sont deux personnages clés de l’univers cinématographique américain et j’ai la conviction qu’en chacune de nous, il y a beaucoup de ses deux fugitives. Ce sont deux femmes si riches en complexité et en émotions, qu’il est impossible de ne pas être happé par elles.

L’idée d’adapter un livre sur ses deux héroïnes est brillante et surtout, très actuelle. Ayant réécouté le film il y a quelques semaines, j’ai été happée par le modernisme des sujets, du propos encore actuel, et ce, même vingt-sept ans plus tard, comme si Thelma et Louise existaient toujours et qu’elles étaient au premier front du mouvement #metoo qui ravage l’Amérique et le monde entier. Ce sont des femmes fortes, en quête de justice et de liberté. Et on comprend pourquoi Delvaux a voulu s’attaquer à un aussi gros sujet ; il fait écho à son œuvre entière. 

Valsant entre le dialogue, les rêves et la réalité d’une époque encore toute jeune, l’autrice n’est pas à court d’idées pour nous faire comprendre l’incidence que peut avoir une telle œuvre sur une société tout entière. Simplement, le chemin pour nous amener là où elle le voudrait est bien sinueux. On se perd dans ces choses non dites, dans ce surplus d’informations ou dans ses souvenirs de voyages qui sont partagés par la plupart des jeunes gens que nous sommes et qui eux aussi ont déjà arpenté le Nouveau Monde pour la première fois à l’aube de l’âge adulte.

Pourtant, on apprécie quand même certains détails. À commencer par les rêves la mettant en scène avec ces femmes qui ont hanté sa vie ou celles qu’elles aimeraient rencontrer. Ce sont de beaux extraits qui nous éloignent du tourment qui habite l’autrice. De plus, les rappels de certains films de l’époque ou certains éléments clés de l’actualité américaine sont des propositions fortes intéressantes. Elles nous permettent de mieux comprendre le contexte dans lequel le film a été créé et son impact immédiat sur la société américaine et québécoise. Ainsi, ces clins d’œil à la politique et aux films de l’époque nous rappellent à quel point le rôle de la femme a été trop longtemps celui de victime et de martyr. 

Fuir pour mieux se trouver

Malgré ses points faibles, Thelma, Louise & moi demeure une œuvre puissante. Même s’il est difficile d’embarquer dans la première partie du livre, on finit par être envoûté par ce mystère entourant le lien unissant les trois femmes. Ainsi, la dernière partie de l’essai nous livre l’information nécessaire à la compréhension du propos de Delvaux. On touche enfin à ce parallèle qui les relie, cette pression sociale exercée sur les femmes et sur cette nécessité de mettre des mots sur des choses qui nous appartiennent entièrement. C’est enfin affronter la peur, celle des hommes certes, mais celles des zones grises avant tout.

Delvaux s’ouvre à nous avec une sensibilité sincère et un phrasé concis. Parfois, il est inutile de mettre des mots sur ce qu’on sait déjà, car certaines douleurs appartiennent aux femmes du monde entier. Mais c’est tout de même grâce à la délicatesse de Delvaux qu’on finit par tomber sous le charme de cet essai qui, ma foi, est nécessaire pour chacune d’entre nous. Ce que j’apprécie le plus de ce projet, c’est l’authenticité de la plume de Martine Delvaux. Tout au long des 230 pages, elle se questionne sur le processus d’écriture et de création, n’hésitant pas à se demander pourquoi écrire cet essai, pourquoi plonger dans ce sujet qui lui tient tant à cœur. Ici, aucune honte et aucune pudeur. On clame haut et fort qu’on cherche au fur et à mesure, qu’on cherche le sens, la raison et le pourquoi.  

« J’écris pour comprendre pourquoi j’écris »

D’une certaine façon, on pourrait comparer l’hésitation d’écrire Thelma, Louise & moi à l’hésitation qui nous vient de foncer et de tout braquer pour se rebeller contre les normes que nous connaissons. Et c’est pour cette raison qu’on est happé par l’idée de Delvaux. Il ne s’agit plus simplement d’écrire sur la fuite de deux femmes, il s’agit aussi de mettre sa propre fuite en scène. Thelma, Louise & moi nous oblige à nous arrêter pour prendre conscience de l’évolution des femmes depuis les dernières années. C’est de mettre en mots et en images cette pression qui s’exerce sur nous, cette peur de dénoncer, d’être libre. Mais c’est avant tout une façon de nous obliger à saisir cette liberté et de foncer droit vers elle. 

Encore quelques semaines après ma lecture, je suis encore émue par la générosité de Martine Delvaux. Et malgré certaines critiques assassines, j’ai la conviction que Thelma, Louise & moi mérite qu’on lui accorde une attention particulière. Rares sont les livres qui abordent la question de la création littéraire avec autant de fragilité et de sincérité. Et pour cette raison, je crois que Delvaux gagne haut la main son pari. Pour avoir eu le courage de s’attaquer à un classique aussi fort que Thelma et Louise et pour avoir réussi à y transposer sa propre vie, elle nous prouve que l’entièreté de son œuvre est nécessaire. Car le temps d’une lecture, j’ai vu cette image fixe, au-dessus du Canyon, et j’ai senti pour la première fois que ces femmes sont belles et bien immortelles.

Et vous, quels films sont à l’image de vos vies?

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par

Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, le monde brassicole, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

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