Littérature étrangère
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Chronique « Écrire l’indicible » : Tom est mort de Marie Darrieussecq: le «devoir de mémoire» transposé

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire.

Je n’ai pas d’enfants. Pas encore, en tout cas. Or, après avoir refermé le livre de Darrieussecq, je ne suis plus certaine d’en vouloir. J’ai été envahie d’une crainte. Comment avoir des enfants sans s’inquiéter de leur sort 24 heures sur 24, 7 jours sur 7? Comment vivre avec ces doutes, ces peurs, ces angoisses au quotidien? Comment aimer trop fort sans empoisonner ces petits êtres qui ont poussé en nous? Et s’il leur arrive quelque chose, comment peut-on survivre?

Car il est bien question de survie, dans Tom est mort. Darrieussecq a mis en récit la perte d’un enfant, celle d’une mère qui perd son fils Tom, alors âgé de 4 ans et demi. Nous traversons avec la narratrice toutes les étapes du deuil, du choc au mutisme, de la colère à l’apaisement. On lit ce récit d’une femme démolie, qui, malgré les groupes de discussion vers lesquels elle se tournera pour un peu de consolation, ne trouve soulagement dans rien: l’image de Tom à la morgue reste plus forte, malgré le support de Stuart, son mari, celui qui a dû l’épauler malgré son propre deuil. Deux autres enfants sont également présents dans le récit: on lit la culpabilité de leur mère de ne pas avoir su prendre soin d’eux, de ses petites lucioles qui auraient pu lui redonner espoir dans les moments les plus difficiles.

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Le sujet est pénible, certes. On ne peut plonger dans cette œuvre sans y être préparé et il peut être difficile de concevoir que l’on puisse traverser ce livre et l’apprécier. C’est l’écriture qui est si belle, si poétique, qu’elle nous aide à regarder ce que nous ne voudrions pas voir. Un peu comme lorsqu’on parle d’Auschwitz ou de l’esclavage, si une telle comparaison est possible. La mort d’un enfant est insoutenable, indicible, mais Darrieussecq nous apprend que l’on doit se souvenir. Que ce «devoir de mémoire» si souvent évoqué pour parler des grandes catastrophes de l’humanité se plaque au souvenir d’un enfant mort, de la catastrophe de cette femme. Darrieussecq raconte aussi la peine des autres. La femme compare: est-ce pire de perdre un enfant subitement, alors qu’il est jeune, ou de perdre un enfant qu’on a vu grandir pendant 15 ans, 30 ans, 50 ans? L’écrivaine nous apprend que la souffrance de cette perte est universelle. Je dirais même qu’elle touche ceux qui ne peuvent même pas la vivre encore, mais qui peuvent comprendre tout le mal provoqué par cette mort.

D’ailleurs, cette dimension est intéressante si l’on considère que ce livre a été au cœur d’une polémique littéraire. Tom est mort est paru après le livre Philippe de Camille Laurens, qui y racontait la perte de son enfant à deux heures de sa naissance, suite à des complications. Or, Marie Darrieussecq n’a jamais vécu la perte d’un enfant. Laurens a donc considéré le livre de Darrieussecq comme un plagiat psychique… Les deux auteures se sont ensuite lancées des flèches à travers des textes littéraires. Sans entrer dans tous les détails (je vous invite à lire ceci pour plus d’infos), cette querelle pose évidemment bien des questions quant à la place de la littérature et au rôle qu’a l’écriture dans la compréhension de ce genre d’événements trop douloureux.

Mais qu’y a-t-il à comprendre? Si ce livre est écrit comme une tentative de raisonnement à rebours, pour donner un sens à cet événement, Tom est mort, nous dit le titre. Pourtant, je conserve beaucoup de ce livre. Il m’a appris qu’aussi pénibles soient les souvenirs de ceux que l’on perd, ils permettent, au final, de préserver un amour inconditionnel pour ces êtres qui nous quittent. Tom ne mourra jamais dans le cœur de sa mère, qui a survécu et qui s’est donné le devoir de ne pas l’oublier. Philippe non plus, d’ailleurs.

Un commentaire

  1. Je viens de terminer le livre! J’ai vraiment apprécié l’écriture et ça m’a vraiment rentré dedans cette douleur que je ne peux même pas imaginer. Un peu comme toi, ça m’a fait capoté à l’idée d’avoir des enfants ! Merci de me l’avoir prêter 🙂

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