Littérature québécoise
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Natasha Kanapé Fontaine : la poésie de la revendication

Natasha Kanapé Fontaine est une poète innue. Engagée et articulée, on la retrouve sur tous les fronts : du mouvement Idle no more aux arts de la scène (la pièce Muliats à venir en février), en passant par la Wapikoni mobile. Ses deux recueils de poésie, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures et Manifeste Assi, en ont fait un incontournable de la poésie émergente. Entre militantisme, environnement et identité, son œuvre se découpe tout en finesse, simplement belle.

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Crédit photo: Jay Mantri 

Reconnaître la culture pour ne pas l’écraser

Le premier recueil de l’auteure, désormais disponible en version anglaise, est empreint d’une sensualité toute particulière, celle-ci est soudée au territoire dans lequel elle se déploie. Mais si cette poésie est charnelle, elle est aussi celle des non-dits. Les grands espaces blancs marquent les silences, les regards qui se ratent, mais les mains qui se touchent. Du thème amoureux, le recueil dérive doucement vers celui des ancêtres, de l’espace mémoriel et des legs culturels. Un peu comme un appel à laisser la culture pénétrer l’intimité, à composer avec elle. Dans cette poésie de l’éclatement qui esquisse de nombreux paysages, c’est une épaisse fumée qui semble tenir le tout. Ce qui paraît décousu et parsemé s’avère lié à travers la réactualisation d’une façon d’être au monde.

« Tes rides de portages et de courroies

En confession

Les os d’aiguilles et les lames de tannage

Tu t’agenouilles

Les rêves et les espoirs en été sont en tissage

Motifs millénaires qui nous arborent

Tu manques à la sagesse des réalités sauvages »

Puiser l’inspiration dans la terre pour redonner à celle-ci

Son deuxième livre, Manifeste Assi, se présente comme la suite logique du premier. La voix qui y prenait forme s’élève ici à travers des poèmes qui traitent principalement de la terre, Assi en langue innue, et qui lui rendent hommage. Entre l’évocation du Plan Nord, des oléoducs et des territoires non cédés, Kanapé Fontaine réussit à faire émerger la politique dans la poésie, sans que ce soit une intrusion. Bien au contraire, l’auteure la fait apparaître comme une évidence poétique, un peu comme le faisait Gaston Miron. Dans ces vers aux accents revendicateurs, c’est l’idée d’un retour vital qui émerge et se déploie de façon physique et émotionnelle. Au fil des mots qui résonnent comme une contestation, la cosmologie innue s’érige en tant qu’ancrage du manifeste. Celle-ci se déploie dans le texte par la chasse, le maître du caribou, la langue, et bien sûr, comme point culminant, la terre.

« Les pays surprennent

tes pieds rudes

 

Là où galopent

archipels loups errants

caribous cerfs

je t’aime avec mon corps d’hier. »

L’éléphant dans la pièce

Natasha Kanapé Fontaine – tout comme Samian et Naomi Fontaine, pour ne nommer que ceux-là – fait jaillir à travers sa parole une réalité trop souvent écartée des discussions : la situation des Premières Nations est loin d’être réjouissante.

Au-delà de l’hypocrisie qui nous fait nous détourner de ces enjeux, il y a aussi l’ignorance. Je suis en ce moment en études autochtones et je découvre chaque jour à quel point j’en sais peu sur le sujet. Et je trouve ça triste, aussi. Triste qu’on ne sache pas nous enseigner cet intérêt pour les cultures autochtones durant nos années d’éducation. Triste que les « oublis » des manuels scolaires n’en soient pas vraiment. C’est au plus jeune âge que devraient être transmises ces connaissances, pour briser le cycle des stéréotypes et des images figées avant même qu’il ne se crée. Comment croit-on réussir à comprendre les contextes présents si l’on ne nous enseigne pas les traumatismes passés?

Maintenant, j’ai l’impression de courir après le temps perdu. Je visionne plusieurs documentaires, je lis, je m’informe, j’écoute, je demeure à l’affût. Et au même moment où je m’indigne des choses encore si peu dites, je me réjouis de tout ce mouvement en ce qui concerne les enjeux autochtones. On en parle – comme Leonardo aux Golden Globes – et des actions sont prises, notamment la commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues. Et je me dis que si la poésie de Kanapé Fontaine résonne si fort en moi, et en vous, je l’espère, nous sommes déjà plus avancés.

Le blogue de la poète :

https://natashakanapefontaine.wordpress.com/


Manifeste Assi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014.

N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Montréal, Mémoire d’encrier, 2012.

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3 Comments

  1. Bravo pour tes textes Florence. Tres interessant! Je voulais partager l’ecrivain Joseph Boyden que tu connais peut-etre deja. J’ai lu « Through Black Spruce » (en anglais t’sais ben! ») que j’ai bien aime.

    J’aime

    • Florence Morin-Martel says

      Merci beaucoup 🙂 ! Je n’ai pas lu Joseph Boyden, mais je mets ce roman sur ma liste à lire c’est certain.

      J’aime

  2. Ping : Amun, le rassemblement | Le fil rouge

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