Réflexions littéraires
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Portrait d’un être fictif : Le cas de Lyra (Partie 2)

Maintenant que j’ai vingt-quatre ans et toutes mes dents, le personnage de Lyra me paraît à présent si peu sans la présence de Will. Will apparaît dans le deuxième tome de la trilogie. Il fait la rencontre de Lyra dans un autre monde que celui de la jeune fille. Bref, le monde de Will est le nôtre à première vue. Il se développe une complicité extraordinaire entre les deux protagonistes et pourtant, Will n’est pas d’emblée un jeune garçon sympathique et charmant. Il se veut plutôt discret et une de ses spécialités est sa capacité à disparaître parmi la foule. Je me reconnaissais également en lui.

En présence de Will, Lyra prenait de la maturité. Elle demeurait la même fille audacieuse et ambitieuse, mais elle devenait plus réfléchie et moins impulsive. D’ailleurs, Will adorait la détermination de Lyra :

« Il perçut dans sa voix et il vit sur son visage une détermination qu’il connaissait bien et qu’il aimait plus que tout. » (Le Miroir d’Ambre, p. 344)

Tous les deux se complétaient parfaitement. Chez notre partenaire, nous apprécions bien souvent ses caractéristiques qu’il détient et qui chez nous sont manquantes. Dans leur mission, Will était la raison et Lyra la passion :

« Le chevalier contempla d’en haut ces millions de créatures qui avançaient à pas lents sur la terre des morts, entraînées par cette étincelle éclatante et vivante nommée Lyra Parle-d’Or. Il n’apercevait que ses cheveux, tache la plus claire dans la grisaille et, juste à côté, il y avait la tête du garçon, solide et résistante avec ses cheveux noirs. » (Le Miroir d’Ambre, p. 348)

C’est donc aux côtés de Will que Lyra prend véritablement tout son sens et une fois de plus, je ne pouvais que m’identifier à la jeune fille, et ce, presque 14 ans plus tard, alors que j’étais devenue une jeune femme assez épanouie. C’est l’amour qui complèterait véritablement Lyra :

« En entendant cela, Lyra sentit un étrange phénomène se produire en elle. Elle éprouva une sorte de démangeaison à la racine des cheveux, sa respiration s’accéléra. Elle n’était jamais montée sur des montagnes russes, ni rien de semblable; sinon, elle aurait reconnu ces sensations dans sa poitrine : un mélange d’excitation et de frayeur. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qui lui arrivait. La sensation se prolongea, s’intensifia et se modifia, à mesure que d’autres parties de son corps se trouvaient affectées. C’était comme si on lui avait donné la clé d’une grande maison dont elle ignorait l’existence jusqu’à présent, une maison située à l’intérieur d’elle-même et, alors qu’elle tournait la clé pour pénétrer dans l’obscurité de cette demeure, elle sentait d’autres portes s’ouvrir, et des lumières s’allumer. Assise par terre, les genoux dans les mains, elle tremblait et osait à peine respirer. » (Le Miroir d’Ambre, p. 510)

Ce sentiment naissant qu’est celui du premier amour, Will le rend équitablement à Lyra. Car oui, Will forge la Lyra à venir, mais elle-même y est pour beaucoup dans la construction de Will. Or, Lyra m’apparaît plus clairement lorsque c’est par les yeux du jeune homme que je la perçois :

« […] il embrasse son visage brûlant, encore et encore, s’abreuvant avec adoration de l’odeur de son corps, de ses cheveux chauds qui sentaient le miel et de sa bouche humide qui avait le goût sucré de ce petit fruit rouge. » (Le Miroir d’Ambre, p. 536)

« Will se rassit à son tour et prit appui sur son coude pour la regarder. Le clair de lune qui reflétait sur le sable blanc éclairait le visage de Lyra avec un rayonnement qui semblait attirer une autre lumière venant de l’intérieur. Ses yeux étincelaient, elle paraissait si sérieuse, si concentrée que Will aurait pu tomber amoureux d’elle de nouveau, si chaque fibre de son être n’était pas déjà gorgée d’amour. » (Le Miroir d’Ambre, p. 563)

Malgré tout, Lyra demeurait la fille de feu et la fille de lumière. Elle ne changeait pas complètement :

« La fillette tremblait de colère et de chagrin, elle faisait les cent pas dans le sable, les poings serrés, en tournant de tous les côtés son visage ruisselant de larmes, comme si elle cherchait une réponse. » (Le Miroir d’Ambre, p. 558)

Or, aux yeux des autres, Lyra et Will ne faisaient maintenant qu’un :

« Mary se retourna, son télescope à la main, pour découvrir Will et Lyra qui revenaient. Ils étaient encore loin; ils ne se pressaient pas. Ils se tenaient par la main et marchaient au même rythme, leurs têtes penchées l’une vers l’autre, oublieux de tout ce qui les entourait. Même à cette distance, elle le sentait. […] La Poussière qui se déversait des étoiles avait retrouvé un foyer vivant, et ces enfants qui n’étaient plus des enfants, débordants d’amour, étaient à l’origine de tout cela. » (Le Miroir d’Ambre, p. 541)

À l’origine de Lyra et à l’aboutissement de celle-ci, il y a et il y aura l’amour. Je n’y aurais pas cru. Ma lecture ne me laissait aucunement présager ce genre de fin. J’en fus sans voix. L’amour était à l’origine de tout dans cette histoire et surtout de ce que j’attendais depuis le début, la forme définitive de Pantalaimon, le daemon de Lyra. Lorsque Will ose tendre la main vers le daemon de Lyra (ce qui, précisons-le, est tout à fait inacceptable dans ce monde), le jeune homme posait l’un des gestes les plus importants qui soient, celui de donner la forme définitive au daemon de Lyra, mais également celui de lui permettre de le faire à son tour. Dès que l’être aimé pose les mains sur le daemon de l’autre, la personnalité de l’âme est ancrée. Connaissez-vous plus belle finalité?

C’est donc pour cette raison principalement que sans Will, Lyra n’est pas Lyra. Elle se complète à ce moment.

Bien entendu, Lyra est tout ce que j’ai déjà nommé : la fougue et la détermination qui lui sont propres, mais également les expressions et attitudes qu’elle a empruntées à Will :

« Les deux adultes la regardaient : ses yeux brillaient encore plus que d’habitude, elle gardait le menton levé, avec une expression de défi qu’elle avait empruntée à Will sans le savoir. » (Le Miroir d’Ambre, p. 591)

Lyra n’est pas qu’un mélange de caractéristiques qui sont siennes et de celles empruntées à son bien-aimé, elle est lui et il est elle. Et c’est dans cette acceptation de l’autre, malgré sa force de caractère et son tempérament fougueux, que Lyra prend véritablement tout son sens :

[Will] « — Je t’aimerai toujours, quoi qu’il arrive. Jusqu’à ma mort et après ma mort, et quand je sortirai du pays des morts, j’errerai sans fin, mes atomes dériveront, jusqu’à ce que je te retrouve…

[Lyra] — Je te guetterai, Will, à chaque seconde. Et quand nous nous retrouverons, nous nous serrerons si fort que rien ni personne ne pourra plus nous séparer. Tous nos atomes se mélangeront… Nous vivrons dans les oiseaux, les fleurs, les libellules, dans les sapins et les nuages, et dans ces minuscules particules de lumières qu’on voit flotter dans les rayons du soleil… Et quand ils utiliseront nos atomes pour fabriquer de nouvelles vies, ils ne pourront pas en prendre qu’un seul, ils seront obligés d’en prendre deux, un de toi et un de moi, tellement nous serons soudés… » (Le Miroir d’Ambre, p. 575)

Et je ne pouvais pas mieux les comprendre.

Crédit photo : Michaël Corbeil

Le Miroir d’Ambre, À la croisée des mondes, Philip Pullman, Gallimard, 2001, 596 pages.

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Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

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