Littérature québécoise
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Anima, ou la quête pulsionnelle des origines

Il y a quelques années, j’ai visionné le film québécois Incendies, réalisé par Denis Villeneuve. La fin m’a vraiment secouée, car elle m’a forcée à aller ailleurs, dans une zone sombre dont je n’anticipais pas l’existence; j’y pense encore régulièrement, car comme certains d’entre vous le savent déjà, j’adore être bouleversée par l’art. J’ai par la suite appris qu’il s’agissait d’une adaptation de la pièce du même nom, écrite par l’auteur Wajdi Mouawad. N’éprouvant pas vraiment de plaisir à lire du théâtre (je préfère, de loin, assister à une pièce pour en savourer le texte porté par les comédiens), je n’avais jamais été tentée de découvrir les écrits de Mouawad. C’est plutôt quand il a fait paraître le roman Anima, en 2012, que je me suis lancée pour la première fois.

« Lorsqu’il découvre le meurtre de sa femme, Wahhch Debch est tétanisé : il doit à tout prix savoir qui a fait ça, et qui donc si ce n’est pas lui ? Éperonné par sa douleur, il se lance dans une irrémissible chasse à l’homme en suivant l’odeur sacrée, millénaire et animale du sang versé. Seul et abandonné par l’espérance, il s’embarque dans une furieuse odyssée à travers l’Amérique, territoire de toutes les violences et de toutes les beautés. Les mémoires infernales qui sommeillent en lui, ensevelies dans les replis de son enfance, se réveillent du nord au sud, au contact de l’humanité des uns et de la bestialité des autres. Pour lever le voile sur le mensonge de ses origines, Wahhch devra-t-il lâcher le chien de sa colère et faire le sacrifice de son âme ? » (Résumé tiré du site de la maison d’édition Actes Sud)

Dans ce magnifique roman, dont la force des propos n’a d’égale que celle de l’écriture, le lecteur accompagne l’homme blessé qu’est Wahhch Debch dans sa quête pour retrouver l’assassin de sa femme. Ce faisant, il apprendra beaucoup d’autres choses encore, se remémorant des souvenirs d’une grande noirceur et découvrant, malgré tout, des vérités aussi lumineuses que peut l’être la vie.

Ce roman m’a profondément marquée, autant par son contenu que son originalité. D’abord, il m’apparaît essentiel de mentionner que le roman tout entier est narré non pas par un narrateur omniscient ou par le protagoniste, mais bien par tous les animaux qui croisent la route de Wahhch Debch (oui, vous avez bien lu).  Chaque chapitre porte le nom latin d’un animal, et c’est à travers les yeux de l’animal en question que sera présentée cette portion du récit. L’écriture sensible de Mouawad réussit à se transformer subtilement selon la nature du narrateur, rendant la lecture encore plus enivrante. Du rythme rapide des phrases des chiens à la lenteur indolente de celles des chats, des allitérations en « s » des serpents aux paragraphes fragmentés des oiseaux, la langue et le style de l’auteur parviennent à rejoindre le récit et à s’y entremêler pour offrir au lecteur une expérience unique.

En ce qui concerne le contenu de l’histoire, je dois dire qu’il m’a bouleversée à plusieurs reprises, au point même de devoir interrompre ma lecture par moments, afin de me remettre de mon trouble. D’ordinaire, je peux lire ou évoquer des choses atroces sans me sentir trop remuée (les voir, c’est une autre histoire…), mais dans ce cas-ci, la précision des descriptions et la richesse de la gamme d’émotions transmises étaient telles que j’ai eu l’impression de visualiser toutes les scènes, surtout les plus dures. Car de la dureté, celle qui frappe au creux du ventre comme en plein cœur, il y en a ; elle côtoie la beauté et c’est ce qui rend l’ensemble troublant… et délicieusement déroutant.

Si vous avez le cœur particulièrement sensible et que la simple idée de ressortir secoué d’une séance de lecture vous horripile, je vous en prie, abstenez-vous. Mais si, tout comme moi, vous ressentez parfois le besoin d’être bousculé, ému, renversé par la force des mots et par la puissance des images, même les plus cruelles, n’hésitez pas : Anima saura trouver une place de choix dans votre bibliothèque.

Parce que ce petit bijou parvient à nous rappeler, à travers l’évocation de notre côté primal, ce qui fait de nous des êtres humains.

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Auteure, agente de communication, maître en création littéraire et blogueuse, Raphaëlle explore diverses facettes du milieu du livre à travers sa passion intarissable pour les mots et les histoires. Elle mène d'ailleurs de front une multitude de projets variés, au cœur desquels l'écriture se trouve toujours au premier plan. Dans ses créations, elle a un petit faible pour les littératures de l’imaginaire (fantasy, fantastique, épouvante, suspense), mais côté lecture, elle dévore un peu de tout, vraiment. En fait, elle n’accorde pas réellement d’importance à la notoriété des auteurs ou aux genres qu’ils pratiquent ; ce qui compte pour elle, c’est d’abord et avant tout de découvrir leurs univers, pour ensuite partager ses trouvailles avec les autres. Son but en tant que lectrice? Être émue, bouleversée, émerveillée, éjectée hors de sa zone de confort. Son but en tant qu’auteure? Tenter de transmettre aux lecteurs toutes ces émotions vives et brutes qui, à ses yeux, font de la littérature une aventure sans âge et sans frontières.

2 Comments

  1. Wajdi Mouawad a une plume d’une puissance folle! Tu peux lire la pièce dont est issu le film « Incendies » le texte est vraiment très beau et fort! J’aurais vraiment aimé la voir sur scène, je pense que c’est grandiose !

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  2. Ping : 31 jours de bibliothérapie, jour 18 : Pour être dérangé | Le fil rouge

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