Chroniques d'une anxieuse
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Chroniques d’une anxieuse : avec toi j’révolutionnerais le monde

On m’avait surnommée le raton laveur au primaire parce que j’avais des cernes bleus qui m’pendaient jusqu’aux genoux. J’en ai pleuré une shot quand le gars sur qui j’avais un kick m’a appelée d’même devant toute la classe. J’ai longtemps pensé que j’tais pas belle, comme dans la toune de Jean Leloup, une p’tite maigrichonne qui se trouverait jamais de chum.

Juste sentir mon corps exister, respirer, c’tait tough.

Je faisais de l’insomnie, à 12 ans. Et j’avais des cernes de raton laveur, ben bleus, ben creux. J’savais pas pourquoi j’tais comme ça. J’me sentais différente pis pas normale. Trop souvent. Les p’tites voix dans mon cerveau me criaient des bêtises. C’tait gossant à la longue de se faire dire que je n’y arriverais pas, que j’devrais pas dire ceci ou cela, que j’tais pas bonne, pas fine, pas jolie pis un peu conne aussi. Ça te brime la confiance et l’estime en même temps.

Un jour, j’ai surpris mon père dans son lazyboy, du Charles Aznavour dans l’tapis, une larme à l’œil. Il regardait au loin, perdu dans ses souvenirs, ses regrets, ses peurs.

Et j’ai compris.

Je le scrutais en secret, cachée derrière la porte de ma chambre, et je savais qu’il m’avait transmis de quoi dans mes gênes. De quoi que j’devais accepter parce que j’pouvais pas y échapper. C’tait là pour rester. Fallait faire avec.

Copie conforme. Il était le seul qui pouvait réellement saisir par où j’passais. Ce que c’était que d’avoir l’impression que le monde entier conspire contre toi. Que d’avoir cette envie incompréhensible de brailler toute la journée. D’avoir le goût d’être effacée.

Le seul qui me comprenait avec ses frères et ses sœurs. Mes tantes, mes oncles, toute la gang, étaient des anxieux aguerris. C’tait un fléau dans notre famille. Notre drame à nous. On était les meilleurs dans le domaine du capotage pour rien. Je leur en ai voulu de m’avoir refilé ces bébittes-là qui m’pourrissaient la vie. Surtout les jours où j’arrivais pas à sortir des couvertures, en p’tite boule, recroquevillée sur moi-même, en train de sangloter toute l’eau de mon corps, parce que j’craignais tout et rien en même temps. Le pire, c’est ça, pleurer sans savoir pourquoi.

Mais quand j’les voyais dans les partys de famille, je pouvais pas m’empêcher d’éprouver d’la fierté, d’être comme eux. Ils aimaient avec toutes leurs tripes. Si tu entrais dans leur existence, c’tait pour toujours, ils se seraient jetés devant un train pour te sauver, toi. C’tait du vrai monde, du monde vrai. Quand ils parlaient, c’tait du beau. De la belle sensibilité avec des grandes vérités que je tentais de capter au vol, le plus souvent possible. De l’inspirant, toujours.

On partageait le même besoin de s’enivrer, aussi. Parce que quand tu ressens trop les choses, t’as besoin de disparaître un peu dans le néant. Faque les partys de famille finissaient souvent un peu trash, mais c’tait correct, on l’assumait. Des rires. Des sourires. Shooter, shooter, p’tite pof de joint, shooter, grosse pof, drink vraiment-bon-qui-rentre-tu-seul, pof, gorgée d’un verre qui traine su’a table.

Mon père me regardait avec un air complice. Il savait que j’tais capable d’en prendre. Il savait que c’tait nécessaire pour décrocher.

Pis que ça faisait du bien. Des fois.

Un moment donné, on est partis en Italie avec ma mère et ma sœur. On s’est payé la traite. L’gros luxe sale, comme on dit. Dès que nos pieds ont frôlé le sol italien, notre premier réflexe a été d’acheter une bouteille de Limoncello, mon père disait que ça goutait le ciel. Le ciel aux citrons ben alcoolisé.

Deux portes françaises qui donnaient sur un balcon face à la mer nous attendaient dans l’appartement qu’on avait loué. On a soupé. On a ri. On a senti l’air salin sur notre visage. Les étoiles européennes se sont montré la face. Ma sœur est allée se coucher. Ma mère aussi. Et c’est là qu’il a pris deux verres, la bouteille de Limoncello et m’a dit : « on révolutionne le monde à soir, ma fille. »

On s’est mis à repenser l’univers à notre façon. On a émis toutes sortes de théories sur plein d’affaires qui vont d’travers. Et on a pleuré, comme des braillards, parce qu’on vivait un moment parfait. Ça ressemblait à un ralenti au cinéma où chaque seconde a son importance, où chaque seconde est vécue comme des heures d’éternité. Le genre de moment où on a l’impression d’être seuls avec le son des vagues qui s’échouent doucement sur le sable. Moment de vertige, si près de la perfection, qu’il semblait presque irréel.

L’feeling que tout était possible.

C’tait beau de se sentir de même, ensemble.

Mon père se donnait toujours des allures de tough quand j’tais jeune. Celui qui protégeait sa famille contre vents et marées. Pis il voulait que j’sois une tough aussi. On s’est engueulés une coupe de fois parce qu’il trouvait que j’tais trop sensible, que j’prenais trop toute à cœur. Fallait que j’m’endurcisse. Il m’a appris à m’bâtir une belle grosse carapace à toute épreuve. Comme la sienne. Parce qu’il savait ce que c’était d’être moi.

Mais derrière son armure de mon-papa-est-plus-fort-que-le-tien se tenait encore et pour toujours un homme anxieux à la limite du vulnérable. Je l’ai aperçu, une fois, dans le salon, assis en indien, avec quatre ou cinq boîtes de carton l’entourant. Il reniflait. Et dans ses mains se trouvaient des clichés qu’il admirait tranquillement tout en aspirant sa morve avec véhémence. Il essuyait ses larmes de crocodile avant qu’elles ne tombent sur les photos de ma mère, ma sœur et moi, souriantes, emmitouflées dans nos manteaux d’hiver pas assez chauds à Charlevoix. Il s’exclamait que le temps passait trop vite en regardant les frimousses de deux fillettes, toupets carrés et imperméables rose flash, une qui pleurait parce que l’autre l’avait pincée. Je me suis accroupie à ses côtés. Et j’ai passé l’après-midi à voyager dans l’passé.

Dans notre passé, à nous.

Avec toi, papa, j’révolutionnerais n’importe quoi.

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Anxieuse à temps plein et insomniaque à temps partiel, Alexandra se nourrit à grands coups de mots, de phrases et de livres qui font rêver. L’écriture lui a toujours servi d’exutoire avec lequel elle pouvait coucher sur papier ses folies et ses nombreux tourments. Elle adore tout particulièrement se perdre dans les couloirs infinis des bibliothèques, mais également dans les corridors de l’Université de Montréal où elle fait un baccalauréat en Littérature comparée et cinéma. Elle se passionne pour les films cultes, les traversées autour du globe, les arts, la musique, la photographie, bref, elle s’intéresse à tout et veut tout savoir! Son but ultime : vaincre ses peurs et aller à la conquête du bonheur!

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