Littérature étrangère
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L’Inde littéraire (1re partie) : Shantaram

En faisant mon sac à dos pour partir en Inde, il était évident que le roman Shantaram de Gregory David Roberts devait me suivre jusqu’au sous-continent indien. Percevant ce livre comme un laissez-passer, j’avais l’impression qu’il m’aiderait à me forger au contact des multiples réalités de ce vaste pays. L’envie de lire ce roman était née grâce aux mots des autres, au fil des conversations où l’on s’évade et se promet d’aller un jour en Inde (ces moments ont lieu généralement très tard quand les bouteilles s’empilent…)

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En Inde, le dieu Ganesha est peint sur les murs des nouveaux mariés. On dit qu’il porte chance aux débuts. (Photo prise à Jaisalmer, Rajasthan)

C’est donc là-bas que j’ai entamé ma lecture, faisant résonner les mots de l’auteur avec ce que je voyais. Récit d’aventure, un genre qui convient parfaitement à l’effervescence et au mouvement constant du pays, Shantaram oscille entre la fiction et les mémoires du romancier. Dans cette brique de quelque 900 pages, c’est d’abord l’histoire de l’exil dont il est question, celle où le protagoniste, Lin, apprend à ses dépens que la fuite n’est qu’une autre prison au périmètre élargi. À la suite de son évasion d’une prison australienne, c’est l’Inde qu’il décide d’élire comme nouveau domicile : parce qu’il est vaste, mais aussi parce que son caractère chaotique fait de lui une cachette idéale.

Dans ce quotidien à Bombay, la violence ressurgit constamment. Elle s’immisce tout au long de l’histoire, indissociable de Lin et de l’Inde. Ainsi, l’auteur cerne les tensions inhérentes au pays : politiques, religieuses, ou simplement ordinaires. À travers l’omniprésence d’un climat hostile, mais aussi de la surprise et de la beauté, Shantaram réussit le tour de force que l’Inde réussissait chaque jour où j’y étais : me rendre triste et heureuse, le tout bien entremêlé afin que je sois incapable de distinguer les deux.

Et c’est pourquoi, à mon avis, il est si difficile de parler du sous-continent indien. Je serais tentée de faire de grandes affirmations, mais je sais très bien que le contraire de celles-ci serait également vrai. Devant cette fresque humaine, le voyageur, qui s’improvise narrateur l’espace d’une visite, est piégé. Comment parler de l’Inde avec justesse?

C’est pourtant ce que réussit Gregory David Roberts à travers le regard de Lin sur le pays. Il y a vécu le meilleur et le pire. Du bidonville où il était médecin à son intégration dans la mafia de Bombay. D’une certaine façon, le protagoniste de Shantaram incarne toutes ces vies que le lecteur ne vivra pas, que je ne vivrai pas. À travers les expériences de Lin, des pans invisibles de l’Inde se dévoilent, ils sont impossibles à déceler pour celui qui ne fait que passer. Et il y a aussi tous ces personnages (Prabaker, Karla, Kadher), presque trop humains pour avoir été inventés de toutes pièces. Ils représentent tous l’Inde à leur façon. Ils sont ceux dont on s’ennuie en refermant le livre.

En un sens, avec ses multiples visages et nombreuses rencontres, Lin déjoue les attentes et fait surgir la joie et le dépit là où on ne les attend pas. Fable sur les choix, Shantaram traite de la complexité qui réside en chaque être, celle qui fait en sorte qu’on ne devrait jamais tenter de figer l’autre. En empruntant des chemins aussi divers que connectés, le protagoniste échappe à sa déshumanisation aussi bien qu’à sa glorification.

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La nuit, dans les gares indiennes, ce sont des centaines de gens qui dorment sur les quais. Et comme vous le voyez, les vaches aussi ont droit à leur repos (Photo prise à Khajuraho, Madhya Pradesh).

Mais cette impossibilité de catégoriser le personnage me semble également valable pour le pays en soi. Plusieurs vous diront que l’Inde est effrayante, qu’il vaudrait mieux ne jamais y mettre les pieds. D’autres se mentiront en l’idéalisant, omettant des facteurs tels que la pollution, la surpopulation et la pauvreté extrême, qui sont aussi véridiques que la beauté des paysages et des couleurs.

Mais moi, j’ai envie de vous dire d’y aller. Que ce n’est ni l’un, ni l’autre. Que c’est un mélange des deux. Que c’est plus compliqué, que l’Inde est irréductible à ces phrases toutes faites. Peut-être que vous reviendrez au pays et voudrez me contredire. Tant mieux. Nous pourrons ainsi continuer cet immense dialogue sur le sous-continent indien. Celui qui ne laisse personne indifférent.


Gregory David Roberts, Shantaram, Flammarion, 2007.

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