Littérature québécoise
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Le territoire qui se déplie sous le ciel : relire Kuessipan

À Uashat, devant la baie des Sept Îles, les maisons sont posées sur le sable. Naomi Fontaine raconte ce sable qui colle aux semelles et s’infiltre partout : derrière les portes jamais verrouillées ; dans les nuits longues, rendues bruyantes par les jeunes qui boivent en gang ; sous les petits ongles des bébés emmaillotés ; dans l’atelier du grand-père artisan qui a perdu toutes ses dents ; dans les cheveux des petites filles qui s’abreuvent aux rivières froides et nourrissent les écureuils.

Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale (p. 11), nous dit très tôt la narratrice. Pour elle, la mise en récit de sa communauté n’est pas simple : comment réconcilier l’indicible fierté d’être [soi] (p. 90), d’être Innue, avec les conséquences profondes et crève-cœur de la colonisation? Comment parler de son peuple en respectant ses nuances, sans effacer ses noirceurs mais sans non plus le réduire à ses difficultés?

Pour tricoter cet équilibre délicat, le livre se décline en tableaux qui racontent des images et des vies. Fontaine glisse son récit dans les espaces de la communauté et elle les laisse parler : Uashat et ses quelques rues, bien sûr, mais aussi nutshimit, l’intérieur des terres. Le train qui quitte la gare, chargé de gens qui vont rejoindre la cabine dans le bois. Les feux de camp sur la plage. Les petites maisons qui débordent. Le territoire qui se déplie sous le ciel. Et la langue, comme la ponctuation secrète du livre :

La langue innue presque chantée, aux intonations lentes, celles qu’on fait durer par des respires. Le manque de voyelles rend la langue impénétrable, comme un rappel à la nature, la dureté, l’écorce et les panaches. (p. 25)

Quand j’ai lu Kuessipan pour la première fois, je n’arrivais pas à reconnaître le roman dans le livre. Même si c’était écrit en tout petit sur la couverture, en haut à gauche : roman. J’y voyais des fragments impressionnistes ; pas tant un fil conducteur qu’une ambiance diffuse, une bonne odeur saline teintée de vieille épinette.

Mais à la relecture, je l’ai vu partout : les bouts d’histoires qui coulent les uns dans les autres comme les rigoles d’un cours d’eau souterrain, d’une nappe phréatique terreuse. Le roman s’affirme dans les recoupements qu’on fait soi-même, au fil des tableaux. Parce que c’est une intrigue fine qui se tisse : la narratrice qui parle d’elle-même de façon oblique, en expliquant l’autour avant de nous laisser approcher l’en-dedans. La dernière section du livre s’intitule nikuss, « mon fils », et on la termine avec l’impression d’avoir fini très près du cœur.

Je suis peut-être une meilleure lectrice qu’il y a cinq ans, quand j’ai terminé Kuessipan pour la première fois. Mais je crois surtout que la relecture vient un peu à bout de nos défenses. Quand on rencontre un livre pour la deuxième fois, on le fait en connaissance de cause. Parce qu’on sait mieux ce qui nous attend, on s’accroche moins à nos œillères et à nos craintes. Notre poitrine s’ouvre plus grand, plus vite, pour y laisser entrer les mots.

Et ceux de Fontaine, dans Kuessipan, sont d’une beauté féconde et souple. Un mélange de lourd, de lumineux et de juste, comme ça :

Le tambour qui traîne dans l’armoire, c’est toi qui l’as fabriqué. Tu as tanné la peau de caribou, tu as choisi l’arbre à abattre pour qu’il devienne un cercle de bois ferme, de la profondeur d’une grosse main d’homme. Une fois les petits os qui mesurent l’écho installés, une fois la peinture sèche et le cercle parfait, du bout des doigts, tu as donné trois coups sur le travail de tes mains. C’était un cœur. Le son d’un cœur triste et lent qui a résonné sur la peau presque blanche, aussi douce que le ventre d’une perdrix. (p. 79)

Naomi Fontaine. Kuessipan. Mémoire d’encrier, 2011, 113 pages.


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