Poésie et théâtre
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Bec-de-lièvre d’Annie Lafleur, ou comment dévorer le poème

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Les taons sifflent, le lièvre se fait dévorer par le chien, l’hirondelle écoute, l’âne obéit, la bête s’évanouit, le cheval s’observe et le pigeon cache le soleil. Bienvenue dans l’univers d’Annie Lafleur, un univers poétique peuplé d’animaux et dépeuplé d’humains, dans lequel les mots s’entrechoquent à une vitesse folle. Dans Bec-de-lièvre, tout un bestiaire se meut avec le sujet poétique, c’est le spectacle de « la marche des animaux en lisière du monde » (p. 31).

« J’essore l’oiseau du ciel
les digues éclatent
en vieux sang
je remonte dans l’arbre
à l’écart des hommes
souffle sur la vermine
qui ronge ma veine
je vole au soleil
sa boue jaune » (p. 51).

Quatrième recueil de la poète montréalaise, il a été finaliste au Prix des Libraires 2017, dans la catégorie Poésie. Divisé en trois parties composées de courts poèmes sans titre, préfacés par un plus long poème « On a quitté la région », le recueil de Lafleur, Bec-de-lièvre (Le Quartanier, 2016) suit la voracité du sujet poétique alors que cette dernière se promène en forêt, dévorant et rapiéçant tout sur son passage. D’abord enfant, jouant dans la forêt sauvage, puis vieille, « celle qui aura tout avalé voudra tout revoir, pour une dernière marche en forêt » (4e de couverture). En effet, le sujet poétique bouge au rythme saccadé, effréné des vers courts qui s’enchaînent et s’enchâssent pour former le corps du recueil de 58 pages.

La poésie de Lafleur est dure, souvent violente. Les corps se déchirent et se font dévorer. La bouche, les lèvres et la langue cherchent sans cesse à se rattacher au corps, à prendre la place qui leur revient. Comme le titre du recueil l’indique, la bouche, le bec-de-lièvre (fente labiale palatine de son nom scientifique) court après la peau perdue, veut recoudre tout sur son passage, comme elle-même a été recousue à la naissance par le corps. Le corps Frankenstein — « paumes sorties des mains » (p. 11) — est reproduit sur le corps des animaux que l’enfant coud ensemble et dans les habits qu’elle leur confectionne. Tout tient à un fil dans Bec-de-lièvre : le rythme fou des poèmes, la vie et surtout « la mort [qui] ne vient pas » (p. 57). Lier la bouche à la parole, lier la bouche au corps, lier l’humain à son animalité, avec « la paire de mains / cousues entre nous / griffées de suie » (p. 56), tel est le projet du recueil.

Je ne saurais assez recommander cette lecture pour découvrir un univers langagier absolument renversant. Si la poésie de Lafleur n’est pas toujours facile d’approche, elle reste surprenante dans son indocilité et réussit à communiquer un souffle enivrant de liberté. Comme une brillante explosion poétique de violence et de beauté. Alors faites comme le sujet poétique et tentez votre chance, courez le risque, sautez dans le premier poème dans lequel les participes passés s’agglutinent fiévreusement!

« On a quitté la région
soulevé la soute repéré des layons
séparé les plus vieux des plus fins
loin on a pris à droite et plus rien
[…]
troué la girouette volé la tarte
fauché la dernière feuille de l’orme 
on a gravé nos noms le jour l’année
zippé nos manteaux
on a sauté » (p. 7-8).

 

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