Littérature québécoise
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Traité des peaux : une couverture contre l’obscurité

Catherine Harton, Traité des peaux, Nouvelles, Éditions Marchand de feuilles, littérature, littérature québécoise, livres, bibliothérapie, Le fil rouge lit, les livres qui font du bien

Il y a quelques mois, j’ai regardé un documentaire qui m’a beaucoup secouée : Angry Inuk, réalisé par Alethea Arnaquq-Baril. Le film parle de la chasse au phoque dans l’Arctique : controversée dans le Sud (Brigitte Bardot et ses sorties enflammées, Paul McCartney qui batifole dans la neige avec des blanchons), mais élément essentiel du mode de vie inuit. Sans complaisance et sans excès de bons sentiments, Arnaquq-Baril y explique l’importance de la chasse dans l’économie et les pratiques locales. Mais elle pose aussi des questions impossiblement lourdes : comment résister aux séquelles de la colonisation? Comment préserver une culture et ses savoirs traditionnels dans un monde à la modernité envahissante?

Les nouvelles de Catherine Harton soulèvent les mêmes enjeux. Leurs fils s’enchevêtrent, partant du Groenland, bifurquant par le Nunavik et s’échouant en Abitibi. Les histoires suivent dans leur quotidien des personnages, Inuits ou Algonquins, qui naviguent en eaux troubles : ils ne sont ni tout à fait coupés des traditions ancestrales, ni tout à fait imperméables au monde des Blancs. La rencontre avec ces derniers, cependant, est faite de codes et de contraintes qui pèsent sur les communautés autochtones. La transmission du mode de vie traditionnel et de l’identité qu’elles soutiennent en est bouleversée.

De glace épaisse et d’épinettes sèches

Traité des peaux est ainsi traversé par un courant de dépossession : déforestation, extraction minière à grande échelle, exploitation déséquilibrée des ressources. La chasse et la pêche compliquées par les changements climatiques; la faim, les denrées trop chères à l’épicerie. Les pensionnats qui arrachent les enfants à leur milieu. Dans chacune des nouvelles, les personnages d’Harton composent avec ces rapports de force qui se sont imposés sur leurs territoires : un Inuit du Groenland est embauché par une compagnie minière, mais doit vivre avec l’humiliation de travailler à la buanderie plutôt que sous terre; un vieil homme du Nunavik se souvient du jour où les Blancs sont débarqués et ont décidé que tous les chiens qui n’étaient pas attachés étaient des bêtes à abattre; en Abitibi, après qu’un conseil de bande ait cédé des terres à un entrepreneur forestier, un Algonquin se lève la nuit pour replanter là où les équipes déboisent le jour.

La plume de Harton est travaillée, finement ciselée, mais elle garde une texture râpeuse qui rend bien la beauté difficile du Nord et les caprices de la nuit polaire. Ses mots sont faits de glace épaisse, d’épinettes sèches, de petits couteaux qui savent tout dépecer, du souffle chaud des baleines qui remontent à la surface de l’eau. Ses histoires sont ainsi sensibles aux gestes qui, tout en façonnant une culture, en sont aussi l’expression. C’est ce qui fait de Traité des peaux une expérience de lecture particulièrement riche : sa langue précise qui s’attelle, téméraire, mais jamais mièvre, à construire des bouts de quotidien. Harton tisse avec son livre cette « couverture contre l’obscurité » que Fari, dans le passage ci-dessous, aménage entre les siens et les débordements du monde :

Le cuir parfait, Fari le cherche, en raclant, en arrachant la chair; il crée ses propres tissus, ses propres peaux pour l’hiver. Lorsque la température chute de façon draconienne – c’est la longue nuit polaire où le soleil disparaît –, lorsque cette nuit lourde et terrifiante de plusieurs mois arrive, cette hantise sacrée des étrangers, il conçoit, manie la chair. Lui-même redoute toutes ces heures, happées par le noir, les premiers frissons, la première fièvre, l’amoq. Ainsi, il tend son embuscade à la nuit : en étirant la peau, son tableau contre le froid. Il se prépare à cette prise en otage. Il tanne les peaux pour garder les siens loin de cette folie probable; c’est une couverture contre l’obscurité. (Petit traité de la peau, p. 57-58.)

Connaissez-vous d’autres fictions du Nord? Avez-vous des titres à suggérer?

Catherine Harton. Traité des peaux. Marchand de feuilles, 2015, 171 pages.

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2 Comments

  1. Annie Lord says

    Suggestion: Niirlit, Juliana Léveillé-Trudel aux éditions La Peuplade.
    Une lecture sur le Nord, incontournable!

    J’aime

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