Chroniques d'une anxieuse
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Chroniques d’une anxieuse : À toi, cher monsieur déplacé de la librairie

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À toi, cher monsieur déplacé de la librairie,

Apparemment que mes sourires et mes bonjours polis t’ont turné on. Apparemment que tu comprends pas que ce ne sont pas des avances. T’as comme pas catché que je fais juste ma job et que ça fait partie de mon travail de te sourire même si j’en n’ai pas envie. Sorry, mais cette journée-là, je t’aurais plus pitché un livre dans face que de te sourire à pleines dents. Mais je faisais ma job. J’étais une femme en train de faire son travail, tu vois. Je n’ai aucunement demandé à ce que tu me considères comme une pièce de viande prise dans son enclos à la caisse. Comme si je n’existais que pour le plaisir de tes yeux. Je ne peux m’empêcher de penser que si j’avais été un homme tu ne m’aurais pas dit des propos déplacés concernant ta libido. Mais pour toi c’était une blague, c’est ce que tu as dit, comme si je m’insurgeais pour rien.

C’était juste une blague d’insinuer que malgré tes soixante ans t’avais un œil sur mon corps. Juste une blague.

J’veux juste te dire que c’est déplacé de rentrer dans une librairie et de crier à tue-tête à ton ami de venir me regarder sans même me dire bonjour. J’veux juste te dire que ça se fait pas de me regarder avec un regard mielleux et de dire que tu devrais maîtriser ta libido. J’veux juste te dire que c’est weird de rappeler à la librairie pour me parler et commander des livres dans le but de me revoir. Ça fait peur quand un homme de ton genre dit que je le fascine et qu’il se repointe quelques jours plus tard seulement pour «me contempler». T’as beau dire que tu n’avais aucune arrière-pensée, moi j’te dis c’est louche ton affaire.

Pis en plus, t’as le guts de revenir durant un autre après-midi pour venir «checker si tes livres sont arrivés». T’étais même pas capable d’attendre qu’on t’appelle. Fallait que tu te repointes, encore. Pis j’ai pas voulu te servir parce que guess what, tu me mets mal à l’aise. Je sais pas si tu comprends : c’est pas l’fun, ton attitude. C’est pas normal. J’ai pas voulu te servir, je l’ai dit à mes collègues, ils t’ont servi avec un air bête parce que c’est fini les sourires pour toi, cher. On ne vit plus dans les années soixante où le client est toujours roi, fais avec. On vit dans un monde où on privilégie le respect. Parce que oui, tu m’as manqué de respect, mais ça, t’aimes mieux le nier comme un vieux vicieux qui, pour sa défense, affirme que j’ai un sérieux problème. Les temps ont changé, fais-toi à l’idée. Ouvre ton esprit. Comprends que c’est weird de revenir à une librairie juste pour revoir une femme qui pourrait être ta fille. Comprends que oui, ça peut faire peur.

Mais surtout, lâche le morceau. Quand une femme te dit que tes propos sont déplacés, réfléchis. Dis-toi que non, c’est peut-être pas elle qui a «un problème», mais peut-être toi qui ne mesures pas assez la portée de tes mots. Il serait temps que tu te remettes en question. Que tu remettes en question tes agissements. Et si je te dis que tu m’as rendu mal à l’aise, encaisse-le, dis pas : «C’est pas comme si je t’avais suivie jusqu’à chez toi». Parce que c’est pire. Tu aggraves ton cas. Tu te cales dans le fin fond du néant des hommes pervers. Parce que c’est pas normal que je tremble par en dedans quand je te vois entrer dans la librairie. Parce que c’est pas normal que j’angoisse que tu te pointes chaque jour. Tes agissements ont créé de l’angoisse. Si je me sens comme ça, c’est pour une raison. C’est pas de la folie, c’est bien réel. J’suis tannée qu’on mette sur le dos des femmes des conneries du genre. Si on est mal à l’aise c’est pour une raison et cette raison c’est que trop d’hommes comme toi se permettent de franchir la limite du correct en brandissant fièrement qu’il ne s’agissait que d’une blague, que ce n’était que pour niaiser, que ce n’était qu’un compliment. On est tannées. On rit pas. On les trouve poches en criss ce genre de «blagues-là».

Et, comprends-moi bien, les compliments, on aime ça, mais quand ils sont dits avec respect.

Quand j’ai décidé de ne pas te servir, c’était mon choix. Mon propre choix. Tu n’avais pas un mot à dire là-dessus, mais t’as été frustré de ne plus avoir ton emprise sur moi, de ne pas pouvoir encore une fois profiter du fait que j’étais prise à la caisse. Ton power trip a pris une débarque. T’as catché que t’étais peut-être allé trop loin en te pointant à la librairie juste pour me voir, en appelant juste pour me dire que je te fascinais et de commander des livres pour me revoir. Tu l’as mal pris quand une de mes collègues a pris la relève parce que je ne voulais pas subir tes propos encore. J’suis partie dans l’arrière-boutique. Quand j’ai entendu des pas venir vers moi, je pensais que c’était ma collègue qui me dirait que tu étais enfin parti. Mais quand ta tête est apparue dans le cadre de porte, mon cœur a dérapé. Il a fait trois tours avant de pomper comme un fou. Mon anxiété a monté jusqu’au ciel. Et tu me regardais comme si j’étais une folle. Tu comprenais pas pourquoi je ne voulais plus te servir. Tu m’as dit que tes propos avaient rien de déplacé. Tu as voulu que je me justifie et j’ai refusé. Je t’ai demandé de quitter la librairie.

C’est épeurant de voir à quel point tu comprenais pas. Comment tu insistais pour que je me justifie. Comment tu me faisais sentir comme si c’était dans ma tête. Comme si j’exagérais. J’pense qu’il est temps qu’on change cette mentalité-là. Un p’tit truc : si tu penses que tu n’aurais pas dit ce que tu m’as dit à un gars, dis le juste pas. Un autre truc : considère une femme comme un être humain avant tout. Je suis une femme qui travaille, qui aime son boulot et qui aime servir des clients qui la considèrent en tant que tel. Si tu veux me demander conseil sur les livres, fine, mais si tu viens commenter mon apparence, prends la sortie. J’suis pas là pour faire joli, j’suis là pour travailler. Prends les femmes au sérieux, ça aiderait tellement.

Sorry, mais je change pas d’idée, t’es allé trop loin. Et je veux pas généraliser, c’est pas tous les hommes qui sont comme toi, au contraire. Mais j’aimerais ça qu’on arrête de dire qu’une femme capote pour rien quand on dit que c’était déplacé et que ça nous a rendues mal à l’aise. Parce qu’on a le droit de dire que ça nous a rendues mal à l’aise.

C’est pas toi qui décides, c’est nous.

Illustration par Marjorie Rhéaume. 

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5 Comments

  1. Alexandra Girard says

    Plein d’amour Marion! ❤ Je suis tellement heureuse si ça peut faire du bien un tant soit peu à d'autres femmes. ❤

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    • Alexandra Girard says

      Merci tellement pour cette belle solidarité. ❤ Ça fait du bien de voir qu'on se tient fortes, ensemble. ❤

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