Réflexions littéraires
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La figure du double : entre le bien et le mal

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La thématique du double habite la littérature depuis des lustres. Elle obsède autant qu’elle fascine tous ceux qui y sont confrontés. D’une part, elle hante l’auteur qui chavire constamment entre deux positions : celle de son lui propre en tant qu’écrivain et celle de celui à qui il donne vie à travers ses écrits, à savoir le sujet de l’énonciation. D’autre part, cette thématique amène le lecteur à se questionner, vacillant dans une oscillation constante entre l’un et l’autre. Force est d’admettre que cette incertitude, cette ambiguïté qui s’apparente à de la curiosité malsaine, nous titille tous tôt ou tard, et ce, souvent sans qu’on s’y attende. Elle nous guette dans un coin sombre et puis, hop! elle se met à nous tirailler jusqu’à épuisement. Il en est ainsi lorsque l’on commence à l’analyser dans toute sa splendeur.

Outre la littérature, le cinéma a aussi largement exploré ce thème. Nous n’avons qu’à penser à des films tels que Fight Club, Black Swan ou Enemy qui mettent en scène les drames de personnages se retrouvant aux prises avec un double, pour comprendre la complexité du propos et les diverses avenues qui peuvent être empruntées pour exploiter le sujet. Pour ma part, c’est Poe qui m’a initiée à l’expérience du double grâce à sa nouvelle William Wilson. Par la suite, j’ai pu constater à travers mes nombreuses lectures que le thème en était un récurrent. En passant par Robert Louis Stevenson et son terrifiant Dr Jekyll et Mr Hyde, m’arrêtant, un instant, sur Le Horla de Maupassant, puis flirtant, un moment, avec l’étrange, mais fascinant Cosmétique de l’ennemi de Nothomb, et finissant avec la trilogie troublante des jumeaux d’Agota Kristof, j’en suis venue au constat que l’image du double au sein de la littérature se pose régulièrement comme duplice, entre le bien et le mal.

Évidemment, le récit du Dr Jekyll et de Mr Hyde est le cas par excellence pour exemplifier mon propos. D’un côté, nous avons le parfait et propret Dr Jekyll, bien de sa personne, qui gagne son pain en sauvant des vies. De l’autre, nous avons Mr Hyde, affreux personnage, autant en ce qui a trait à sa physionomie qu’à sa psychologie, qui passe son temps à assassiner cruellement, notamment par le piétinement. Dr Jekyll est l’image de l’homme juste et bon tandis que Mr Hyde représente l’homme immoral. Or, tout l’intérêt de cette histoire réside dans le fait que ces deux hommes, pourtant si différents, partagent un même corps, une même tête, un même cœur. L’une des visées de Stevenson à travers l’écriture de ce roman est très certainement de donner à lire la dualité de l’être humain, qui se veut universelle. Chacun d’entre nous a déjà été confronté à une part plus sombre de lui-même, une part qui tente, en certaines occasions, de prendre le dessus.

« Ce fut par l’observation de mon “versant moral” que je fus conduit à admettre la dualité première et totale de l’espèce humaine. Quant aux deux natures qui se disputaient mon champ de conscience, si je pouvais indifféremment être reconnu comme appartenant à l’une ou à l’autre, c’est bien parce que fondamentalement les deux étaient miennes. Dès le début, avant même que mes découvertes m’eussent suggéré la possibilité de ce qui m’apparut plus tard comme un miracle, je m’étais parfois complu, dans des moments de rêverie, à caresser l’idée d’une séparation possible entre les éléments constitutifs de mon être : le bien et le mal. » (Dr Jekyll et Mr Hyde, p. 98-99.)

La part la plus sombre, Amélie Nothomb lui a donné le nom d’« ennemi intérieur ». Dans Cosmétique de l’ennemi, elle en parle comme d’un double que l’on évite, que l’on nie abriter, car nous ne voulons pas être mis face à notre penchant honteux et sordide. Dans le cas de l’auteure belge, il prend la forme d’une voix à l’intérieur de la tête qui finit par se matérialiser au grand dam de Jérôme August, personnage principal du récit. Contrairement à la figure du double présentée dans le roman de Stevenson, à laquelle fait d’ailleurs référence Amélie Nothomb au sein de son récit, Jérôme sera le seul à voir et à entendre Textor Texel. En ce sens, l’image du double créée par l’auteure est encore plus terrifiante que celle issue de l’imagination de Stevenson puisque d’une part, elle expose le personnage à sa propre folie aux yeux du monde et d’autre part, elle n’exploite pas l’aspect fantastique du genre. En fait, c’est en puisant dans son propre vécu qu’Amélie Nothomb en vient à réfléchir le clivage de la personnalité humaine, qui se traduit chez elle par un sentiment de culpabilité.

« Amélie entend en elle deux voix, l’une incisive, grinçante, et l’autre sensible, compatissante, l’une hargneuse et cynique, l’autre recherchant la joie, la vitalité. La première l’accable, quand la seconde tente de résister à la panique que génère un tel affrontement permanent, comme si les deux voix fonctionnaient dans le même temps, et se coupaient la parole. Ces deux tonalités contradictoires ressurgiront dans cette intonation si singulière des futurs romans de Nothomb. Amélie perd ainsi le contrôle d’elle-même : “C’est une douce illusion que de croire qu’on maîtrise tous les aspects de sa personnalité et qu’on se connaît totalement. Je crois que, dans son cerveau, il y a une beaucoup plus grande part d’autres, d’inconnu, que de connu et de maîtrisé”. » (Amélie Nothomb, l’éternelle affamée, p. 139-140.)

À la lumière des deux extraits ci-dessus, il est aisé de constater que les chemins sont multiples pour traiter de la question du double. Cependant, une récurrence demeure, celle du clivage entre le bien et le mal, chaque part du double se présentant comme un représentant de chacune des oppositions. Qui plus est, j’en suis venue à un autre constat au cours de mon analyse, celui de la mise à mort du double. Dans la majorité des cas, les deux entités s’entretuent. Dans certaines œuvres, le bon double parvient à se départir de son mauvais jumeau tout en conservant la vie. Dans d’autres, la division est impossible, ce qui entraîne inévitablement la fin des deux parties.

Comme il est fascinant qu’un thème exploité depuis des centaines d’années puisse encore offrir des fins aussi alternatives. Et vous, avez-vous déjà vécu l’expérience du double dans la littérature? Si oui, lequel? Quel sentiment cette dualité a-t-elle suscité chez vous?

Dr Jekyll et Mr Hyde, Robert Louis Stevenson, Paris, Le Livre de Poche, 1988, 154 p.

Amélie Nothomb, l’éternelle affamée, Lauraline Amanieux, Paris, Albin Michel, 2005, 366 p.

Crédit photo : Michaël Corbeil

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Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

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