Littérature canadienne
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Les étoiles s’éteignent à l’aube après avoir raconté leur histoire

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Un jeune Injun est élevé par un vieil homme (blanc) dans une ferme au milieu de nulle part. Son père, alcoolique, qui lui a rendu des visites, toutes rares et catastrophiques, lui demande de l’accompagner dans les montagnes pour y mourir « en guerrier », selon la tradition de leurs ancêtres.

Ce livre est le récit de cette « Medecine walk » (le titre original du livre), cette marche de la guérison qui les soignera tous les trois de leurs plaies.

La peur de vivre

Ce qui frappe tout au long du livre, c’est le contraste incroyablement fort entre le père et le fils.

Le père s’est tué à petit feu avec la boisson et sent à présent que sa mort est proche. Sa conscience est lourde, et il regrette de ne jamais avoir pris le temps d’apprendre des « trucs d’Indien » et de s’être coupé de ses origines. Il fait partie d’une génération « qui a appris à oublier […] parce qu’elle était trop occupée à survivre dans ce monde ». C’est pourquoi il demande à son fils de l’accompagner en haut de la montagne pour qu’il puisse y mourir face au soleil levant, comme un guerrier. Son dernier acte doit être Ojibwé, comme l’étaient ses parents.

Il s’est isolé, coupé de sa culture et de sa communauté, convaincu que c’était pour lui la meilleure façon de survivre. Pendant cette marche, il découvre comment son fils, malgré l’absence de ses parents, a su retrouver une part de cette culture que lui-même a rejetée. Il a voulu se conduire comme un « blanc » et a pensé pouvoir contrôler sa vie. Ce n’est que trop tard qu’il comprend que « les choses que faisaient les Indiens d’autrefois, c’était rien d’autre que d’apprendre à vivre avec ce mystère [qu’il n’a jamais accepté]. Pas le résoudre, pas s’y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec. »

La transmission avant tout

Le vieil homme a élevé le garçon comme son fils, en veillant particulièrement à mettre en valeur la mémoire de la mère et ses origines injuns, par les actes essentiellement. Il reconnaît ses limites, et laisse avec confiance le garçon faire ses expériences.

« Je ne peux rien t’enseigner de ce que tu es. Tout c’que j’peux faire, c’est te montrer comment être une bonne personne. Si tu apprends à être un homme bon, tu seras aussi un bon Injun. »

Ainsi, le vieil homme lui apprend la chasse et le respect de la vie prise pour se nourrir, il lui apprend à se repérer et vivre dans les bois; il lui apprend l’autonomie, l’initiative et la liberté. Il reste néanmoins une grande part de non-dit, puisque chaque fois que le sujet des origines est amené par le garçon, le vieil homme répond que c’est au père de raconter cette histoire.

Étonnamment, malgré ce tabou, et grâce à cette bienveillance infinie, l’enfant va se construire en intériorisant le fait qu’il ne peut pas tout savoir ni contrôler, à accueillir ce « mystère », cette part de non-soi qu’il y a dans le monde, à accepter sereinement ce contre quoi son père s’est battu jusqu’à sa perte.

La vie est une histoire qu’on se raconte de génération en génération

C’est une histoire d’hommes. La femme-amour-mère est morte en couches et tous trois tentent de continuer leur vie malgré son absence. Son omniprésence est pourtant palpable dans les rapports qu’ils entretiennent entre eux. Elle était une conteuse, elle savait « écouter les étoiles » et raconter les histoires qu’elles lui soufflaient. Par ses histoires, elle créait du lien, de la mémoire et du sens. Les trois hommes sont perdus maintenant, ne sachant comment créer tout ça par eux-mêmes. Ils sont comme muets, et « gardent les mots dans leur tête plutôt que de les parler ».

Mais « les histoires se racontent mot après mot », tout comme la marche se fait pas à pas. Un mot après l’autre, ils finiront par trouver un sens à leur histoire pour pouvoir continuer. Finalement, nommer la femme et la raconter sera ce qui leur permettra de réparer et renforcer leurs liens.

Un peuple de tradition orale

J’aime cet aspect de la littérature autochtone qui met si bien en valeur leur tradition orale. L’auteur a volontairement utilisé le moins possible leurs prénoms pour désigner ses personnages, pour que son récit flotte toujours entre la réalité et le conte. Sans cesse, les images oscillaient entre le réel et l’onirique, la mémoire collective et le présent solitaire. Je découvrais tout juste cette façon de faire avec Thomas King, et dois avouer n’en avoir qu’effleuré l’importance à l’époque. Wagamese m’aura aidée à aller plus loin et à comprendre plus profondément ce que cela peut vraiment représenter.

Je me suis rendu compte que je sous-estimais le pouvoir de la parole, que ce que je pouvais raconter à mon fils de son arbre généalogique, de ma région d’origine et de mes croyances va bien au-delà de sa seule culture générale. En le lui transmettant par l’oral plutôt que par l’écrit, j’y engagerai l’intégralité de ce que fait la personne que je suis. Tout cela fera de lui bien plus qu’un érudit, ça fera de lui une bonne personne.

Alors moi qui ne suis pour le moment qu’une simple lectrice, je vais tenter de devenir un peu plus une conteuse.

Et vous, êtes-vous plutôt lecteur/rice ou conteur/se ?

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